• Deux énigmes pour le prix d'une

    Laissons de côté le carnet de Paul Bonneton qui alimentait ce blog depuis quelques temps, en attendant une inspiration pour régler l’épineuse question des unités auxquelles il a appartenu. Nous allons donc aujourd’hui nous intéresser à un acte de mariage et c’est de nouveau à Viarmes, dans l’actuel Val d’Oise, que je vous emmène. Il s’agit, une fois encore d’un couple sans relation de sang avec notre famille mais qui a vécu dans le même village que la branche Val d’Oisienne de la nôtre. L’acte en question présente deux particularités qui nous en apprennent un peu sur les mœurs du XVIIIème siècle. Voici donc l’acte dressé par Jean Douceur, curé du village, le cinq juillet 1735, lorsqu’il a célébré le mariage entre François Duchêne et Marie Anne Bimont. A la suite de l'acte, vous trouverez sa transcription.

     

    François Duchêne fils de défunt Nicolas et Duchêne et de Marie

    Davanne ses père et mère d’une part et Marie Anne Bimont fille

    de Claude Bimont et de Magdeleine Parisis ses père et mère d’autre

    part tous deux de cette paroisse. Après publication de trois bans faite

    aux prônes de nos messes paroissiales par trois jours de  dimanches

    consécutifs dont le premier a été fait le Dimanche quinze may mil sept

    cent trente cinq et les deux autres les deux Dimanches ensuivant sans

    qu’il s’y soit trouvé aucune opposition ny empêchement les fiançailles

    célébrées le jour précédent ont été mariés le lendemain cinquième jour du

    mois de juillet audit an par moi prêtre curé soussigné, le dit François

    Duchêne assisté de Louis Davanne son oncle maternelle et de François

    Anthiaume son voisin. Ladite Marie Anne Bimont assistée de ladite

    Magdeleine Parisis sa mère et de François Duchêne son beau-frère et

    tuteur de ladite Bimont nommé ad hoc, en l’absence de Claude Bimont son

    père dont on ne sait ce qu’il est devenu depuis quatre à cinq ans et ce par sentence

    de Monsieur de Bailly de Viarmes en date de deuxième juillet audit an mil sept

    cent trente-cinq et autres parents qui ont signé ladite Magdeleine

    a déclaré ne savoir signer de ce interpellée.

    Le cas du futur époux est des plus simples, il a presque vingt-cinq ans et son père étant décédé, il n’a à ses côtés que de simples témoins, son oncle Louis Davanne et son voisin François Anthiaume, qui n’est autre que le frère de Pierre, notre Sosa 672. Vous voyez, même si ce mariage ne concerne pas directement nos ascendants, nous n’en sommes pas très éloignés. Notons aussi que si son père avait été vivant au moment du mariage, sa présence aurait été nécessaire, valant consentement, puisque la majorité matrimoniale, celle qui permet de s’engager dans les liens d’un mariage est fixée à 30 ans pour les hommes depuis l’ordonnance de Blois de 1539.

    Pour la future épouse, Marie Anne Bimont, les choses sont plus compliquées. En effet, Marie n’a que 22 ans et la majorité matrimoniale qui est de 25 ans pour les femmes, toujours suivant l’ordonnance citée plus haut, n’est pas atteinte. Son père, Claude Bimont, devrait normalement consentir au mariage de sa fille, mais nul ne semble savoir où il se trouve. Selon l’acte, cela fait quatre à cinq ans qu’il a disparu. Il est né en 1688, et avait donc environ 42 ans au moment de sa disparition. Claude a eu avec son épouse six enfants dont trois sont morts en bas âge. La dernière trace qu’on trouve de lui dans les registres paroissiaux de Viarmes date du 29 juillet 1720, lors de l’inhumation de son fils Pierre. Il est mentionné dans l’acte de naissance de sa plus jeune fille, Jeanne, le 21 octobre 1721, mais sa présence au baptême n’est pas notée, ce qui n’a rien de très étonnant, puisque seule la signature des parrain et marraine apparaît sur les actes de baptême.

    Qu’est donc devenu Claude Bimont ? Est-il mort ? S’est il enfui pour reconstruire une nouvelle vie ?

    Nous savons bien peu de choses sur lui, sa profession n’est mentionnée dans aucun acte où il est cité. Il ne signe aucun de ces actes, marque d’une croix son propre acte de mariage et déclare aussi à plusieurs reprises ne savoir signer. Il est donc assurément  illettré. Amis lecteurs, vous pouvez donc laisser libre cours à votre imagination pour répondre aux questions posées plus haut. Sachez toutefois que je n’ai trouvé aucun cas similaire dans les actes que j’ai relevé à ce jour. Il semble donc que ces cas de disparition inexpliquée étaient beaucoup plus rares qu’aujourd’hui où on en dénombre environ dix mille chaque année.

    Revenons à notre mariage, ou plutôt à celui de François Duchêne et Marie Anne Bimont. Cette dernière a besoin d’un tuteur pour se marier. Elle en trouve un en la personne de François Duchêne, son beau-frère. Il n'exercera sa mission de tuteur qu'entre le 2 juillet, date de sa nomination,  et le 5 juillet, date de son mariage, soit trois jours. L'apparition de ce tuteur et beau frère doit vous faire réagir, car il se nomme exactement comme le futur époux ! Marie Anne a-t-elle une sœur épouse d’un François Duchêne ? Peu probable, sa seule sœur, Jeanne n’a que quatorze ans en 1735 et elle ne se mariera qu’en 1744 avec Jacques Adam. A défaut de trouver l'époux d’une sœur il nous faut chercher un frère à l’époux. Mais c’est une impasse car François, le futur époux, est en 1735 le seul survivant des neuf enfants, dont cinq fils, du couple formé par Nicolas Duchêne et Marie Davanne. Tout n’est cependant pas perdu car le terme de beau-frère avait une acceptation plus large qu’aujourd’hui. Nous avons aussi la chance de travailler pour cette période sur les registres relevés en mairie à Viarmes qui sont des originaux et portent donc les paraphes lorsque les signataires sont lettrés. Et le tuteur de Marie Anne signe distinctement son nom sur l’acte de mariage de sa protégée. Deuxième chance, il n’y a pas énormément de personne nommées François Duchêne à Viarmes qui peuvent convenir. Écartons sans hésitation François Duchêne, fils de François et Jeanne Levesque, né le 29 juillet 1702 puisqu’il ne vivra que quelques jours. Ce même couple donnera le prénom de François à un autre fils, né le premier janvier 1704. Lui vivra et est déjà connu dans l’arbre familial comme époux de Magdeleine Langlois. Bingo, la signature qu’on trouve au bas de son acte de mariage est bien la même que celle qu’on trouve sur l’acte qui m’a conduit à rédiger ce billet. Vous pouvez vous-même le vérifier en examinant l’acte :

      

    Reste toutefois une question à régler, le tuteur de Marie Anne Bimont est fils de François Duchêne (encore un…) et Jeanne Levesque alors que l’époux de la dite Marie Anne est fils de Nicolas et Marie Davanne. Quel lien familial y-a-t’il entre ces deux François Duchêne ? La réponse à cette question se  trouve dans la génération du père de Nicolas. Il s’appelle lui aussi François et est l’époux de Marie Lemaire. Et ce François-là, époux de Marie Lemaire et l’autre, époux de Jeanne Levesque sont vraisemblablement une seule et même personne. Nous somme certain que Marie Lemaire, la première épouse de François Duchêne est décédée avant le 7 juillet 1704 car elle est notée défunte dans l’acte de mariage de son fils Nicolas avec Marie Davanne. Et la première fille issue du second mariage, avec Jeanne Levesque est née vers 1696. Toutes ces dates sont compatibles et, pour confirmer cette hypothèse, le François Duchêne époux de Marie Lemaire est maçon, comme celui qui a épousée Jeanne Levesque. Son fils François, tuteur de Marie Anne Bimont lors de son mariage, est donc le demi-frère de Nicolas Duchêne, père de l’époux. Et donner le nom de beau-frère à une personne possédant un tel  lien de famille était possible en ces temps. Nous n’avons en main aucun des deux actes de mariage de François Duchêne avec ses épouses successives pas plus que nous n’avons l’acte de décès de la première épouse. On peut trouver sur internet (geneanet) un arbre posté par une généalogiste, Dominique Julliard, un mariage entre François Duchêne et Marie Lemarie (fille de Barthelemy Lemaire et Magdelaine Lingeois). Ce mariage a été célébré à Mareil en France le 20 novembre 1679. Mareil en France se trouve à quelques kilometres de Viarmes et il est vraisemblable qu’il s’agisse du premier mariage du François Duchêne que nous connaissons. D’ailleurs sur le même arbre on retrouve le fils Nicolas, époux de Marie Davanne. Malheureusement les registres paroissiaux de cette période pour cette localité ne sont pas disponibles en ligne et je n’aime guère inclure dans mes documents des informations ans en avoir vérifié la source. Si l’occasion se présente, une petite visite à la mairie de Mareil en France permettra sans doute de valider ce mariage.

    Peut-être que cette histoire vous a donné le tournis et que vos rêves vont être hantés par des hordes de François Duchêne. Vous noterez toutefois que pendant le cours de cet épisode, nous avons arithmétiquement diminué le nombre de François Duchêne en fusionnant les époux de Marie Lemaire et de Jeanne Levesque. Ne vous réjouissez pas trop vite car, afin de conserver la bonne quantité de François Duchêne, je vais vous en ajouter un. Nous n’avons de lui qu’un acte de décès daté du 26 mars 1728 qui  porte une signature d’un témoin que vous connaissez bien et qui se nomme, bien sûr, François Duchêne.

     

    On dit dans l’acte qu’il s’agit de son frère mais vu son âge, 44 ans, on peut situer sa naissance vers 1684 et il s’agit plutôt d’un demi-frère, issu du premier mariage de François Duchêne, le père. Notons au passage que cet acte est une confirmation de plus de ce double mariage.

    Il ne reste plus qu’à espérer que, si nous découvrons les actes qui nous manquent dans ce puzzle, leur contenu ne sera pas le souffle de vent qui ruine ce château de carte patiemment construit.

    Pour conclure, un extrait de l’arbre avec les principaux protagonistes de ce billet aidera sans doute les lecteurs égarés à retrouver leur chemin.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :