• Du bon usage de la fiente de poule

    Ce billet nous emmène dans le département des Ardennes, dans le village de Buzancy, pas très loin de la frontière belge. C'est là qu'est né Henry Germain Fouquet qui a épousé à Viarmes Marie Geneviève Leclerc le 29 de Pluviose de l'an II de la république française.

    Marie Leclerc et l'auteur de ces lignes ont des ancêtres communs. Nous descendons de deux sœurs, Marie et Françoise Bimont, nées vers 1640. Françoise Bimont est la quadri-aïeule de Marie Leclerc et Marie est mon Sosa 1351, elle donc mon aïeule de la onzième génération.

    C'est donc grâce à Marie Leclerc ou plutôt grâce à son époux, Henry Germain Fouquet, que nous faisons la connaissance de Jean Baptiste Ponsin, curé de Buzancy en 1771. Il est le successeur du curé Simon qui a baptisé Henry Germain Fouquet le 29 juillet 1764. Jean Baptiste Ponsin, comme certains, trop peu nombreux, de ses congénères, utilise le registre paroissial pour inclure des textes d’intérêt général autres que les actes BMS.

    C'est un de ces textes que je vous propose de lire. Il est assez long (quatre pages) Il me semble que l'écriture de Jean Baptiste Ponsin est suffisamment lisible pour que je m'épargne la peine de le transcrire intégralement.

    Du bon usage de la fiente de poule

     Du bon usage de la fiente de poule

    Vous le savez maintenant, le texte que Jean Baptiste Ponsin a consigné dans son registre afin, selon ses propres mots, d'éviter qu'ils soient perdus, décrit des remèdes contre la rage.

    Avant d'examiner la préparation de ces remèdes, il n'est sans doute pas inutile de situer le contexte historique de cette maladie. Wikipedia nous apprend que la rage est connue depuis l'antiquité. Au XVIème siècle, sans doute parce que la croissance démographique a perturbé le monde animal sauvage et multiplié les contacts entre les animaux domestiques et les animaux sauvages infectés, la maladie a connu une recrudescence.

    La rage n'a pas tué énormément de monde en occident, les épidémies infectieuses telles que la peste, le typhus ou le choléra étaient bien plus meurtrières. Les famines aussi ont fait des ravages sans commune mesure. Pourtant la rage occupe une place particulière dans la mémoire collective, sans doute à cause de son mode de transmission par morsure et surtout à cause du caractère effrayant de son développement. Le terme enragé qu'on utilise encore est là pour en témoigner.

    La rage tue donc peu mais de façon atroce et elle tue aussi surtout des enfants. Nous sommes en 1771 et il faudra attendre encore plus d'un siècle pour qu'un vaccin efficace soit mis au point par Emile Roux et Louis Pasteur. La rage est donc un fait social majeur dans le monde rural, surtout à l'Est de la France puisque les animaux malades viennent d'Europe centrale.

    Un mot sur la source du texte. Jean Baptiste Ponsin, le curé de Buzancy écrit l'avoir reçu de l'intendant de Chalons. En 1771, il pourrait s'agir de Gaspard-Louis Rouillé d'Orfeuil. Selon les historiens il gère son territoire de façon plutôt avisée. Il n'est pas étonnant qu'il se soit préoccupé de l'état sanitaire de la généralité de Chalons en Champagne.

    Voici la liste des ingrédients nécessaires à la préparation du premier remède, qu'on trouve sur la première page :

    • une poignée de rhue. Selon le dictionnaire des jardiniers de Philip Miller de 1785, il s'agit de Rhue des près ou Thalictrum dont le nom vulgaire est aujourd'hui pigamon.
    • une poignée de la première peau d'arglantière. Je n'ai trouvé aucune trace dans la littérature d'un végétal nommé arglantière. Peut être s'agit-il du fruit de l’églantier ou gratte-cul qui, selon les botanistes de l'époque a pour vertu de "rafraîchir et nettoyer les reins"
    • une poigne de pâquerettes ou marguerites sauvages. 
    • le blanc d'un gros poireau ou deux petits, les plus vieux sont les meilleurs
    • six gousses d'ail
    • six morceaux de la fiente de poule, de la plus blanche
    • une poignée de sel

    Le tout doit être bien pilé , complété avec 18 cuillerées à bouche d'un bon vinaigre de vin rouge. Puis infusé une nuit dans un verre de terre neuf vernissé. Ensuite on passe le tout dans un linge fort et propre pour récupérer le jus. 

    La potion doit être administrée en quantité fonction de la force du tempérament suivant les âges :

    cinq cuillerées à bouche pour un homme fort et vigoureux

    quatre cuillerées pour un moins fort ou une femme

    trois cuillerées pour un jeune homme de 12 à 15 ans

    eux cuillerées pour les enfants de 3 à 4 ans

    le remède doit être pris à jeun et il faut s'abstenir de manger dans les quatre heures qui suivent la prise. Le jour de la prise du médicament on doit s'abstenir de manger fruits, salade et autres crudités. Pour que remède opère il faut courir mille pas après l'avoir pris.

    les plaies et morsures doivent être mise à vif, pour les faire saigner un peu puis les frotter avec le marc de l'infusion. Ce marc doit être laissé sur les plaies jusqu'à guérison.

    l'auteur précise ensuite que les morsures le plus graves sont celles infligées au visage et aux mains et qu'il faut dans ce cas augmenter les doses, jusqu'à cinq cuillerées et demi.

    Ce remède guérit aussi les chiens, chevaux, bœufs, vaches et autres animaux domestiques. Les quantités doivent être adaptées à la grosseur de l'animal.

    La description du remède précise en conclusion que les doses doivent être augmentées d'un tiers au premier accès puis en proportion jusqu'au septième accès. Enfin l'auteur insiste sur la nécessité d'utiliser du vinaigre de vin rouge et seulement cela car les conséquences du non respect de cette consigne seraient trop grandes.

    Du bon usage de la fiente de poule

     Du bon usage de la fiente de poule

     

    On retrouve dans le second remède une partie des ingrédients du premier, rhues, pâquerettes, ail et sel. La fiente de poule, le poireau la peau de baies d'églantier sont omis. Le tout doit aussi être broyé dans un mortier et un bon verre de vin blanc est ajouté. Le jus extrait de cette préparation au travers un linge fort doit être conservé dans une bouteille bien bouchée.

    L'usage du remède est décrit très précisément. La décoction doit être préparée chaque jour un moment avant de l'avaler. Il faut en refaire autant que de besoin. L'auteur recommande de se laver la bouche avec du vin et de l'eau pour ôter le mauvais goût. C'est sans doute l'absence de fiente de poule qui rend ce remède plus difficile à consommer que le premier. Un verre de remède doit être pris à jeun et on doit s'abstenir de manger dans les quatre heures qui suivent. Il n'est pas nécessaire de courir mille pas mais il est bon, si possible, de se promener dans la chambre, l'agitation étant bonne pour l'opération de ce remède.

    Il faut, comme pour le premier remède traiter la plaie avec le marc de la préparation.

    L'auteur décrit ensuite les symptômes et le déroulement de la maladie :

    la rage se manifeste ordinairement par de fortes insomnies et par des inquiétudes

    dans tout le corps, la vue du patient est égarée, farouche, il frissonne et a horreur

    en voyant un ver(re) d'eau qu'on lui présente. La langue s'épaissit les lèvres sont

    noirâtres et il y a au coté de la bouche une forte écume gluante, ce sont là les

    vrais symptômes de la rage.

    Aussitôt qu'on a reconnu quelques uns de ces effets et qu'on est certain que la

    plaie provient de quelque animal enragé il faut lui préparer la potion, lui faire avaler

    et penser la plaie ainsi qu'il est dit ci-dessus

    La rage tue en neuf accès qui augmentent de violence successivement. Ces neuf 

    accès se suivent quelque fois ou bien reviennent toutes les lunes jusqu'au neuvième

    accès.

    Il ne faut pas s'effrayer des premier accès de rage, le patient guérira radicalement si,

    après le 4e, 5e et 6e accès on peut lui faire prendre la potion ci-dessus, le remède

    est souverain contre la rage, mais il est toujours plus avantageux de faire ce remède dès

    le commencement, même dans le soupçon que l'animal qui a mordu était enragé. Ce remède ne

    causera aucun mauvais effet à celui qui le boira, mais lui donnera un très grand appétit.

    Si la morsure provenait réellement d'un animal enragé, deux ou trois potions prise dès

    le commencement, une chaque matin, suffisent pour chasser et détruire le venin; mais si

    la personne avait déjà eu plusieurs accès, il faut lui faire prendre de gré ou de force

    neuf potions en neuf jours de suite et sans interruption.

    Le second remède permet aussi de guérir les animaux, à peu près comme le premier. L'auteur recommande d'utiliser une corne pour faire boire la potion et de remplacer le vin blanc par du lait pour qu'ils n'ait point de répugnance à le boire.

    Du bon usage de la fiente de poule

     


    Le troisième remède consiste à calciner une coquille d’huître, à la réduire en poudre afin de la faire prendre au malade. L'huître doit être à écaille noire.

    L'auteur propose trois façons différentes pour faire prendre le médicament :

    la première et plus prompte à agir  est de mettre la poudre dans du pain et de le mettre à chante mouillé dans un bol comme on le ferait pour du quinquina. Le quinquina, écorce venue d’Amérique du sud, est connu depuis le XVIIeme siècle et on lui donne beaucoup de bienfaits médicinaux. Je n'ai trouvé nulle part de description son utilisation en association avec du pain mouillé. Nous ne savons donc pas quel liquide doit être utiliser pour mouiller le pain. 

    la seconde façon est de le donner avec du vin blanc

    la troisième, enfin, est de préparer une omelette en incluant la poudre. L'omelette sera cuite à l'huile et non au beurre qui empêcherait absolument l'effet. L'omelette doit être mangée sans boire et il ne faut pas non plus manger de pain.

    les doses varient en fonction de la grosseur du malade et de la façon dont il a été mordu au sang ou non ou seulement pincé.

    En publiant sur Internet les "recettes" du curé Jean Baptiste Ponsin je m’efforce, comme lui d'éviter qu'elles tombent dans l'oubli. Nos préoccupations ne sont toutefois pas du tout les mêmes. Le curé de Buzancy essayait, en toute bonne foi, d'aider ses ouailles à lutter contre une terrible maladie. Je me contente, pour ma part, de relater les pratiques d'un autre temps. Si, parmi les lecteurs de ma prose, se trouvent des adeptes du rejet de la vaccination, qu'ils sachent que toute expérimentation sur la base de ces écrits se ferait sous leur seule responsabilité, quelque soit le remède choisi, avec ou sans fiente de poule.

     

     

     

     

     

     


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