• Evasion fiscale

    Claudy, mon oncle, pardonne-moi. Si Internet est arrivé dans l’au-delà et que tu lis ces lignes pardonne moi le titre quelque peu aguicheur de ce billet. Pardonne-moi car il va être question de toi et je ne voudrais pour rien au monde qu’on te confonde avec un vulgaire Jérôme Cahusac, un Patrick Balkany ou n’importe lequel des fraudeurs de ce siècle où rien n’arrête l’impudence des parvenus.

    Claudy Boucher va donc être le « héros » de ce billet, pour avoir échappé au versement de 80 francs de 1932, ce qui représente à peu près 50€ d’aujourd’hui, en paiement de la taxe vicinale.

    Voici la preuve, trouvée dans les papiers conservés par la famille.

     Evasion fiscale

    Nous sommes donc en 1932, Claudy Boucher a 26 ans et il est, de fait, chef de famille. Depuis la mort de son père prénommé Claudy lui aussi, sept ans auparavant, il fait tourner la ferme avec l’aide de son frère Joannes qui a dix-neuf ans. Sa mère Amélie comme on l'appelle, alors que selon l’état civil elle se prénomme Catherine Emilie s’occupe de la maison et de ses quelques chèvres. Hélène, l’aînée de ses trois sœurs qui a quinze ans est placée à Longes, au-dessus de Condrieu. Marie Rose et Fernande, la mère de celui qui écrit ces lignes, sont encore à l’école puisqu’elles ont respectivement onze et neuf ans.

    Comme dans plupart des familles de Gencenas, hameau proche de Bessey, où vit la famille on ne roule vraiment pas sur l’or chez les Boucher. La plus grande partie de ce qu’on consomme est produit à la ferme. Le froment qu’on moissonne à la faux en se méfiant des serpents est amené au moulin puis le boulanger transforme la farine obtenue en de grosses boules de pain à la croûte épaisse qui durent la semaine. Le foin nourrit le cheval, la vache et les chèvres l’hiver. Le cheval, compagnon fidèle de Claudy, tire la charrue et le tombereau. La vache donne son lait dont une partie est baratté pour produire le beurre. Amélie transforme le lait des chèvres en délicieuses rigottes dans le « laboratoire » de la taille d’un grand placard qui ferait frémir n’importe quel technocrate bruxellois. La basse-cour fournit les œufs et de temps en temps, la moins vaillante des poules passe à la casserole, un dimanche. Le cochon est nourri des eaux grasses, d’épluchures et de mauvaises pommes. Une fois l’an, ses cris transpercent le paysage lorsqu’on l’égorge, puis le boucher accommode les saucissons qui sécheront dans la cendre. Le potager où Joannes règne approvisionne le foyer en légumes. La vigne produit un vin médiocre quel que soit le soin apporté par Joannes à l’entretien des tonneaux, la faute aux tâtonnements de la viticulture française pour contrer les attaques du phylloxéra, insecte venu d’Amérique qui ravage le vignoble européen.

    On vit donc presque en autarcie, les échanges avec l’extérieur sont limités et peu d’argent circule. Dans ce contexte, la collectivité offre la possibilité à ceux qui le souhaite de payer en nature la taxe vicinale. Claudy Boucher va donc nettoyer les bas-côtés du chemin VO n° 3. Ces quelques jours de travail pour la collectivité lui éviteront de se séparer de précieux billets péniblement gagnés en vendant lait ou blé.

    Cette façon de s’acquitter de l’impôt n’est finalement que le retour de la corvée qui, sous l’ancien régime, obligeait les hommes valides à donner des journées de travail au seigneur du lieu pour l’entretien des routes. La taxe vicinale sera supprimée en 1960, ou plutôt elle sera intégrée dans la taxe foncière. Avec elle disparaît la possibilité de payer en nature sa contribution à l’entretien des routes et chemins.

    Bien sûr, on ne reviendra sans doute jamais en arrière, mais il m’arrive de me demander si sa disparition fut vraiment un progrès, en particulier lorsque je dois rouler sur une chaussée inondée au moindre orage seulement parce que les fossés n’ont pas été curés depuis des années ou lorsque je constate les dégâts causés par ces monstrueux broyeurs qui massacrent toute forme de vie végétales ou animale là où ils passent.

    Claudy, lui, au moins, travaillait proprement j'en suis sûr.


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