• Le cavalier Jacques Lecomte n'a pas franchi le Rhin

    Les évènements relatés dans le billet qui se trouve sous vos yeux se sont produits sous le règne de Louis XV. L’acte qui nous les raconte vient de Saint Martin du Tertre, paroisse voisine de Viarmes.

    Mon travail systématique sur Viarmes, évoqué dans le billet précédent, m’amène fréquemment à consulter les registres des paroisses voisines. C’est en recherchant dans les registres mis en lignes par les archives départementales du Val d'Oise l’acte de baptême de Pierre Bert, natif de Saint Martin du Tertre, qui a épousé à Viarmes le 9 septembre 1782 Marie Françoise Duval que je suis tombé sur le texte suivant :

    Le cavalier Jacques Lecomte n'a pas franchi le Rhin

      

    Le cavalier Jacques Lecomte n'a pas franchi le Rhin

     

    « Ensuit un extrait des registres des morts à l’hôpital royal

    du fort louis du 4 juin folio 36

    [ l’an de grace mil sept cent quarante-quatre le quatrième

    jour du mois d’octobre est mort en bon chrétien catholique

    muni des sacrements de viatique et de l’extrême onction et

    inhumé avec les cérémonies de l’église au cimetière de St

    louis le nommé st jacques sans autre signalement cavalier

    au régiment d’Audicourt compagnie de monsieur de la

    Gallée entré au dit hôpital le 28 aout 1744. ]

    je soussigné, certifie que l’extrait ci-dessus a été fidèlement

    tiré du susdit registre ?? et paraphé par monsieur

    Germain commissaire pour tous des guerres en foy de quoi

    j’ai signé le présent certificat et apposé le sceau ordinaire

    de mon office faute de papier timbré qui n’est pas en usage

    dans cette province dans laquelle le contrôle des actes

    n’est pas établi pour servir tant en jugement que dehors.

    Fait audit hôpital ce vingt-quatrième du mois de novembre

    1747 Pierre Fridolin ? aumonier »

    L’extrait ci-dessus qui m’a été adressé par mr Fridolin sur une

    Lettre par laquelle je luy demandais des nouvelles du nommé

    Jacques lecomte m’a été adressée pour rendre certaine marie

    Anne dorleans sa veuve et ses sept enfants de sa

    mort. Le dénommé St jacques audit extrait est le même

    que ce jacques lecomte qui en 1743 le premier

    août quitté sa femme et ses sept enfants et s’aller engager

    à Paris, dans la compagnie de monsieur de la Gallée

    capitaine au régiment d’Audicourt cavalerie. Je vis dans

    ce tems monsieur de la Gallée qui me dit avoir donné

    au dit st jacques le tems de la réflexion que puisqu’il s’était

    engagé volontairement quoiqu’il fut chargé d’une aussy

    nombreuse famille il ne le pourrait rendre qu’on ne luy

    donnât un homme à sa place ; le même monsieur de

    la Gallée m’a écrit 13 octobre 1746 de dire à marie anne

    dorleans sa veuve que passant le Rhin plus de deux

    ans avant le nommé st jacques n’avait pas pu suivre sa compagnie

    et qu’il était allé à l’hôpital du fort louis ou probablement

    il était mort n’en ayant eu aucune nouvelle.

    Le deux décembre mil sept cent quarante-sept. Hullard curé.

    Le curé a ajouté en marge de l'acte la mention suivante :

    les originaux des actes ont été attachés dans le registre qui est la première minute restée à ,la paroisse

    entre les mains du curé

    Il n’est sans doute pas inutile de s’intéresser pour commencer à la forme de ce texte. Commençons par la mention marginale de l'acte et des textes qu'elle évoque pour dire que ceux-ci ne font malheureusement pas partie de ce qui a été numérisé et mis en ligne par les archive départementales. Pour ce qui est de l'acte lui-même, j’ai ajouté au texte original quelques signes de ponctuation, car cet aspect est, comme dans pratiquement tous les documents de cette époque, réduit à sa plus simple expression, c’est-à-dire absent.

    Le texte est donc consigné dans le registre par Hullard, le curé qui sert la paroisse de Saint Martin du Tertre. Cela commence par une citation que j’ai placé entre guillemets. Elle vient d’un courrier rédigé par l’aumônier de l’hôpital de Fort Louis, une ville située dans l’actuel Bas Rhin. Cet aumônier dénommé Fridolin correspond avec le curé Hullard. La citation reprend un texte, que j’ai placé entre crochet, relevé dans le registres des morts de l’hôpital en question. Cet extrait du registre en question nous apprend la mort d’un certain St Jacques le 4 octobre 1744. Ce cavalier de la compagnie du capitaine de la Gallée appartenant au régiment d’Audicourt était entré dans cet hôpital un peu plus d’un mois avant, le 28 août exactement.

    La suite de l’acte nous explique que St Jacques, mort à l’hôpital de fort Louis est Jacques Lecomte, époux de Marie Anne Dorléans. Il s’est engagé en 1743 comme cavalier dans la compagnie du capitaine de la Gallée. Si on en croit les déclarations du capitaine en question qui a rencontré le curé Hullard, déclarations reprise par Hullard dans l’acte, on a laissé à Jacques Lecomte le temps de bien réfléchir avant d’abandonner sa nombreuse famille pour commencer une carrière militaire à laquelle la profession de manouvrier que nous lui connaissions avant ne le prédisposait sans doute guère.

    Cette carrière fut brève puisque, entre le premier août 1743, date à laquelle il quitte le foyer familial et le 28 août 1744, date de son entrée à l’hôpital, à peine plus d’un an s’est écoulé. Au moment où la compagnie s’apprêtait à franchir le Rhin, Jacques a abandonné ses compagnons pour aller à l’hôpital et y mourir.

    Le héros malheureux de cette histoire, Jacques Lecomte, est un mien lointain cousin par alliance.

    Pour être précis, Jeanne Breton, la mère de Marie Anne Dorléans, l’épouse de Jacques, est la sœur de Jean Breton, mon aïeul de la neuvième génération qui porte le n° Sosa 320.

    Nous n’avons pas l’acte de baptême de Jacques Lecomte mais lors son acte de mariage, le 24 février 1727 précise qu’il a alors 22 ans. Il est donc né vers 1705 et avait 38 ans lors de son engagement dans l’armée, ce qui me parait être un âge plutôt avancé pour une telle décision. Pendant les 21 ans qu’a duré leur mariage, le couple a eu neuf enfants dont deux sont morts en bas âge. Le chiffre de sept enfants donné par Jacques lors de son engagement est donc bien exact.

    La façon dont le curé Hullard à rédigé l’acte me parait quelque peu confuse si on cherche à comprendre la chronologie des événements. Je vous propose une reconstitution.

    • Le 1er août 1743 Jacques Lecomte quitte sa famille pour aller s’engager à paris dans la compagnie du capitaine de la Gallée du régiment de cavallerie d’Audicourt
    • En 1744 la compagnie à laquelle appartient Jacques Lecomte se trouve en Alsace, près de la frontière allemande.
    • Le 28 Août 1744, Jacques se rend à l’hôpital de Fort Louis où il décède un mois plus tard
    • En 1746, la famille de Jacques, sans nouvelles de lui s’inquiète auprès du curé Hullard. Celui-ci qui connait le capitaine de la Gallée pour l’avoir rencontré au moment de l’engagement de Jacques lui écrit pour demander des nouvelles
    • Le 13 octobre 1746, le capitaine de la Gallée répond au curé que jacques a abandonné la compagnie pour se rendre à l’hôpital de Fort Louis où il est vraisemblablement mort puisque depuis cette date la compagnie est sans nouvelle de lui
    • Le curé Hullard prend contact avec l’aumonerie de l’hopital pour demander des nouvelles
    • Fin novembre 1747, le curé Hullard, qui a reçu la réponse à sa requête rédigée par l’aumonier Fridolin, confirme la mort de Jacques et rédige l’acte dans le registre de la paroisse.

    Nous ne saurons jamais ce qui a poussé Jacques Lecomte à abandonner sa famille pour commencer une nouvelle vie à un âge aussi avancé. La dernière trace que nous avons de lui est une signature au bas de l’acte de décès de son fils Barthelemy le 19 mai 1741. Lors de la naissance de son dernier enfant, sa fille marie Françoise, le curé note dans l’acte de baptême daté du 10 mai 1742 que le père est absent.

    J’ai essayé, sans grand succès, de replacer les échanges entre le curé Hullard et ses interlocuteurs alsaciens dans leur contexte historique.

    En 1743 se déroule un conflit que les historiens ont nommé guerre de succession d’Autriche. L’affaire commence à la mort de Charles VI, archiduc d’Autriche qui meurt dans descendance male. Les monarques européens se déchirent pour s’approprier les possessions des Habsbourgs. Dans le but d’affaiblir cette famille, Louis XV s’allie imprudemment avec Frederic II, roi de Prusse récemment arrivé sur le trône. Celui-ci, après avoir obtenu d’importante concessions, signera finalement une paix séparée – le traité de Worms signé le 13 septembre 1743-, laissant ses alliés seuls face à l’Autriche au mépris des conventions passées.

    Nulle part je n’ai trouvé mention pour cette période et dans cette région du régiment d’Audicourt ni du capitaine de la Gallée.

    Mais les français sont nombreux à se passionner pour l’histoire et je vais interroger ceux qui animent les forums consacrés à ce thème. J’ai bon espoir de disposer un jour de suffisamment d’élément pour écrire un complément à ce billet.


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