• Je n’avais pas imaginé, en décidant de consacrer un billet à la maison familiale des Boucher à Gencenas, que, portée par le flot des souvenirs, la plume glisserait aussi facilement sur le papier pour finalement écrire un texte assez long. Ne vous laissez pas abuser par cette poétique formule, la réalité n’est qu’une laborieuse frappe au clavier. Il y aura donc finalement deux billets sur cette demeure. Le premier sera une évocation de ce que ce lieu a représenté pour nous, enfants nés juste après la guerre. Les plus jeunes qui n’ont pas ou mal connu Gencenas en apprendront un peu, je l’espère, sur une époque aujourd’hui révolue. Un deuxième billet traitera de la façon dont la maison a été acquise et de son histoire, en tant qu’immeuble.

    Ensemble, projetons-nous vers le milieu des années 50. Je vous propose de nous accompagner Fernande, Jojo, Mireille, Jean Paul et moi, un dimanche des premier beaux jours pour la promenade dominicale quasi rituelle qui nous emmène de Saint pierre de Bœuf à Gencenas.

    Nous quittons la maison située le long de la nationale 86 dont nous occupons la moitié sud, l’autre étant le logement de Marcel, le frère aîné de Jojo qui y vit avec Germaine sa femme, Michel et Daniel leurs deux enfants, nos compagnons de jeux. C’est bien sûr à pieds que ce voyage se fait, car c’est le seul moyen de locomotion de la famille en ce temps là. La route descend vers la place où se trouve le restaurant de la bascule que nous n’avons jamais appelé autrement que chez Chalail. On disait alors manger chez Chalail, ce que nous n’avons d’ailleurs jamais fait, presque comme on dirait aujourd’hui manger chez Bocuse. L’enseigne ayant aujourd’hui disparue, nous en exagérions sans doute le prestige. Une fois laissée sur la gauche la route de Malleval, on arrive à la hauteur de l’usine textile de Saint Pierre de Bœuf où, peut-être travaillait plus d’un siècle avant la malheureuse Françoise Bonneton dont vous avez déjà fait la connaissance. C’est à ce niveau qu’un petit chemin sur la gauche grimpe sur la colline. C’est le chemin de Volan, qui monte assez roidement. J’ignore quel âge nous avions les premières fois que nous avons emprunté ce chemin, mais nos parents se sont sans doute relayés pour nous porter. Une fois passé le château de Volan, une grosse ferme, le chemin traverse des prairies où, souvent, nous nous sommes attardés pour ramasser des mousserons. Gencenas n’est plus très loin. Avant même notre arrivée et les embrassades nous avons été accueillis  par pataud, le chien jaune de la maison, avec lequel, une bonne partie de la journée, nous allons jouer à lancer bâton ou pierre qu’il nous ramènera obstinément. Notre grand-mère, sa fille et souvent quelques voisines échangent, en patois, les nouvelles.

    Notre petite enfance nous renvoie comme souvenirs exclusivement des événements qui ont stimulé nos sens et, avant d’avoir vérifié sur une carte, j’aurais été bien incapable de donner la distance qui sépare Saint Pierre de Bœuf de Gencenas. Je viens de la faire et ce qui me paraissait être une véritable aventure fait en tout et pour tout quatre kilomètres.

    La maison où vivait notre grand-mère et son fils Nesto est la première du village lorsqu’on arrive par la route de Malleval. Orientée plein sud, elle bénéficierait d’une belle vue sur la campagne environnante si le voisin propriétaire du terrain face à la maison n’y avait pas construit une haute remise dont le mur borgne obstrue complètement le regard.

    La photo ci-dessous, la seule de bonne qualité que nous possédions de la maison de Gencenas, a sans doute été prise au moment de sa vente, après la mort de Nesto. Les herbes folles qui envahissent la terrasse témoignent d’un abandon récent. A part le tube électrique qui court le long du mur, sans doute pour amener l’éclairage dans l’étable, la maison est exactement celle que ma mémoire a conservée. Si vous passez par là un jour, vous la reconnaitrez sans doute, malgré les nombreuses modifications faites par les nouveaux propriétaires.

    La maison familiale de Gencenas (1) : souvenirs, souvenirs

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La cour devant la maison est en forte déclivité. Nous descendrons plus tard au bas de cette cour, pour le moment marchons sur l’étroite terrasse qui conduit à l’entrée du logement. La maison est de pierre comme presque toutes sur cette rive droite du Rhône, où le Pilat tout proche fournit en abondance les matériaux de construction. On passe d’abord devant la porte de l’étable où vivent les chèvres d’Amélie, notre grand-mère. Il y a ensuite une fenêtre, et la porte d’entrée. On entre dans une assez grande pièce au sol de terre battue. En face, une monumentale cheminée occupe la plus grande partie du mur du fond. Nous avons joué mille fois avec un objet que nous appelions le diable, un long tube de fer, muni à une extrémité d’une petite fourche à deux dents qu’on posait sur les braises pour réanimer le feu en soufflant à l’autre extrémité. Une  crémaillère maintient un chaudron de fonte au dessus du feu. Le mobilier se compose d’une table au centre de la pièce, avec deux bancs. A gauche un buffet est adossé au mur. A droite, tout près de la porte et sous la seule fenêtre de la pièce un évier avec un robinet. Au moment où Claudy Boucher fit installer cet évier, utilisant l’eau captée d’une source, la maison était la seule du village à disposer d’un tel confort. Un escalier conduit au grenier, qui occupe toute la surface du logement et où Nesto fait murir sur la paille les plus belles poires récoltées dans son jardin dont je n’oublierai jamais le goût. Percée dans le mur de gauche une porte mène à une minuscule pièce, toute en longueur où grand-mère prépare les fromages avec le lait de ses chèvres. L’odeur aigre de la présure s’échappant de cette pièce est, elle aussi, imprégnée de façon définitive au plus profond de mon souvenir. Nous mangions ces fromages à tous les stades de la maturation. Frais et juste démoulé de la faisselle, ferme où alors  complètement séché, au coté des poires au grenier, avec cet inimitable gout de bougie.

    De part et d’autre de cette pièce deux chambres. A gauche, celle de la grand-mère dont la fenêtre donne sur la terrasse. Une table est placée le long du mur, sous cette fenêtre. A l’autre bout de la pièce un lit de fer est isolé par un rideau de cretonne sombre. L’autre chambre est située à l’est et, par sa fenêtre, Nesto pouvait voir son cher jardin potager. Nous allions moins souvent dans cette pièce que je ne saurais décrire avec précision aujourd’hui. C’est là que se trouvait la commode qu’à la mort de Nesto nous avons récupéré et qui se trouve dans notre chambre à Ris Orangis. La restauration de ce meuble fut longue et difficile car Nesto avait entreposé sur son plateau massif des pots de peinture qui y avaient laissé des ronds tenaces. Pour rien au monde je ne me séparerais de ce meuble.

    Nous avons terminé la visite de la maison elle-même et nous pouvons nous diriger maintenant vers les dépendances et le jardin qui vont aussi nous en apprendre un peu sur la vie de nos grands parents. Avant de poursuivre cette visite, il n’est peut être pas inutile de préciser qui occupait la maison à cette époque. La famille, qui fut nombreuses à vivre ici avec ses deux garçons et trois filles ne se compose plus aujourd’hui que de la grand-mère, Catherine Emilie que nous appelons Amélie et de son plus jeune fils, Joannes que nous appelons Nesto. A la mort du Mari d’Amélie, Claudy en 1925, c’est son fils, prénommé Claudy lui aussi, qui a assumé le rôle de chef de famille, malgré ses dix neuf ans. Il est parti à Vintabrin, près de Chavanay après son mariage. Les trois filles se sont mariées et ont quitté le village. Nesto restera célibataire. J’ignore si c’est par choix ou si un incident que je ne sais malheureusement pas dater lui a donné un tel complexe qu’il n’a pu construire une relation durable. En effet, Nesto qui travaillait épisodiquement comme cantonnier pour le village de Bessey avait perdu un œil lors de travaux avec de la dynamite. Nesto avait un caractère assez provocateur et je me souviens de conversations animées dans la cave, que nous visiterons bientôt, pendant lesquelles il défendait des idées socialo communistes pas vraiment courantes dans le monde rural à cette époque. Sous sa carapace, je suis pourtant absolument certain que Nesto avait un cœur en or. Nous en avons un comme cela par génération. Je vous laisse deviner qui a pris la succession de Nesto parmi les enfants de Fernande. Ce jeu ne sera pas primé car la réponse est bien trop facile.

    La maison familiale de Gencenas (1) : souvenirs, souvenirs

    Les photos de cette époque sont rares et généralement d'assez mauvaise qualité. Néanmoins en voici quelques unes des deux personnes qui vivaient à Gencenas à ce moment.

    A droite, Amélie, accompagnée de ses chèvres, est vêtue  comme toujours d'une robe noire. 

    La maison familiale de Gencenas (1) : souvenirs, souvenirs

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Sur l'autre photo, elle est assise sur le fauteuil offert par ses enfants pour l'anniversaire de ses 80 ans. 

    Les deux suivantes sont de Nesto, à gauche jeune homme et à droite devant la maison.

    La maison familiale de Gencenas (1) : souvenirs, souvenirs

    La maison familiale de Gencenas (1) : souvenirs, souvenirs

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Poursuivons notre visite.Nous sommes ressortis de la maison et longeons le mur, sur la terrasse pour rejoindre la cour. Il n’est pas possible de passer devant l’étable sans évoquer le drame qui s’y déroulait chaque année.

    Notre grand-mère faisait couvrir ses chèvres en espérant ainsi augmenter son cheptel. Et les jeunes chevreaux sont adorables comme presque tous les petits animaux. Et pour nous, déjà éloignés du quotidien de la vie à la campagne, rien n’était plus émouvant que la vue de ses charmants cabris se mouvant maladroitement en cherchant les mamelles de leur mère. Mais, si les petites chèvres trouvaient naturellement leur place dans le petit monde de la ferme en rejoignant quelques mois plus tard le troupeau des productrices de lait, rien de tel n’attendait les malheureux chevreaux car, je pense qu’un seul bouc suffisait largement aux besoins du village. Et c’est comme ça que les adorables petits biquets, se retrouvaient, après un passage au four, sur la table dominicale, entourés de pommes de terre. Au grand dam de nos parents, il n’a jamais été possible de nous en faire avaler une bouchée. Et c’est le cœur serré que nous faisions le chemin du retour vers Saint Pierre de Bœuf, le soir venu.

    Nous avons réussi, douloureusement, à passer le long de la porte de l’étable, en face de nous, de l’autre coté du chemin qui mène à Malleval, se trouve le bassin où le malheureux Joannes s’est noyé à l’âge de deux ans. Ses parents donneront le même prénom au garçon né l’année qui a suivi cet accident. Tournons à gauche  et descendons cette cour en  forte pente. Sur notre gauche, la porte de la cave voûtée  domaine réservé de Nesto. Nous verrons plus tard que l’acte de vente de la maison mentionne la présence d’un pressoir, mais je ne me rappelle pas l’avoir vu. Seule me revient en mémoire la rangée de tonneaux entre lesquels, les hommes passaient la plus grande partie de l’après midi. Nesto prenait beaucoup de soin des ses vignes et de sa cave, mais malheureusement, les plans hybrides américains, plantés après les ravages du phylloxéra au début du siècle, donnaient un bien médiocre breuvage, on ne peut plus éloigné des Saint Joseph qu’on y produit aujourd’hui.

    Après la cave, une porte mène au jardin, autre passion de Nesto qui avait la main verte et produisait toujours, avant les autres jardiniers du village, des primeurs succulents, et de magnifiques glaïeuls.

    Nous avons terminé la visite du modeste domaine ou Fernande à passé toute son enfance, joyeuse, d’après ce qu’elle nous en disait  malgré vicissitudes de la vie, la mort prématurée de son père, la guerre qui débuta alors qu’elle avait seize ans, lui volant une partie de sa jeunesse, même si cette triste période fut plus facile à vivre dans un petit village comme Gencenas que dans une grande ville, ou même à Saint pierre de Bœuf car, à Gencenas, on vivait presque en autarcie en ces temps là.

    Rendez vous, bientôt, pour la deuxième partie de ce billet.

    Je ne conclurais pas ce billet sans remercier Mireille qui m'a relu et m'en a soufflé le titre.


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