• L’inscription sur les registres de l’état civil des nouveaux nés est aujourd’hui une formalité accomplie par les maternités, dans laquelle les parents ne sont en rien impliqués, en dehors du fait qu’ils choisissent le prénom de leur enfant. Ce ne fut pas toujours le cas et, au moins jusqu’au début du XX eme siècle, c’est généralement le père, qui allait, tout fier, en mairie pour faire la déclaration d’une naissance. Il devait aussi présenter physiquement le nouveau né, afin que l’officier d’état civil constate son existence. De même, lors d’un décès, l'officier devait se déplacer au domicile du défunt et, suivant la formule pré imprimée dans les registres, « s’assurer du décès » de la personne. La nécessité de présenter physiquement les nouveaux nés impliquait pour certaines familles de longues distances à parcourir dans des conditions de confort qui n’ont rien à voir avec celles d’aujourd’hui. Lors des froides journées d’hiver, cela a probablement contribué à cette mortalité infantile des siècles passés qui nous bouleverse lorsqu’on parcourt les registres.

    Contrairement à cette  tradition, lorsque Jeanne nait, en mars 1807 à Chezenas, hameau situé sur les hauteurs de Saint Pierre de Bœuf, ce n’est pas son père qui va en mairie pour déclarer sa naissance. C’est Henry Crotte, père de Rose, la maman du nouveau né, qui fait les deux kilomètres qui séparent sa maison de la mairie de Saint Pierre de Bœuf, à pied ou en charrette.

    Car Rose, qui d’ailleurs est prénommée Rose Françoise sur son acte de baptême, est une mère célibataire. Bien que la révolution ait enlevé aux curés la mission de gérer les registres de naissances, le poids social d’une telle situation pouvait être assez lourd. Le père du nouveau né est connu, il se nomme Benoit Boucher et habite aussi le hameau de Chezenas. Gageons que dans un petit groupe d’habitations comme  celui-ci, le secret des amours de Rose et Benoit devait être bien difficile à garder, avant même que le ventre de Rose s’arrondisse. Benoit est d’ailleurs allé voir, un mois avant la naissance, le trente janvier exactement, Me Mathis, notaire à Malleval, pour faire dresser un acte dans lequel il reconnait la paternité de l’enfant à venir. Henry Crotte, le déclarant, montre ce document au maire qui en consigne l’existence dans l’acte de naissance. Voici cet acte et sa transcription.

    Jeanne, enfant de l'amour

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Dix huit cent sept le cinq du mois de mars, sur les six heures le soir par devant moi, maire de la commune de St Pierre de Bœuf soussigné remplissant les fonctions d’officier de l’état civil de la dite commune canton de Pelussin, arrondissement de St Etienne ont comparu Henry Crotte cultivateur domicilié à Chezenas commune de Bœuf lequel en vertu de la procuration spéciale et authentique de Benoit Boucher aussi cultivateur au dit lieu de Chezenas insérée  dans un acte d’aveu de paternité par lui passé et dressé par Me Mathis notaire en la résidence de Malleval le trente janvier dix huit cent sept enregistré et qui en a gardé minute nous a déclaré que le jour d’hier   sur les une heure après midi, Rose Crotte sa fille a accouché dans sa maison de Chezenas d’un enfant naturel de sexe féminin, lequel enfant il nous a présenté et auquel il donne les noms et prénoms de Jeanne Boucher. Les déclarations et présentations faites en présence de Pierre Boucher aussi cultivateur domicilié au lieu dit de Chezenas commune de Bœuf, oncle paternel du dit Benoit Boucher âgé de quarante six ans et de Pierre Peyssonneau vigneron âgé de soixante cinq ans tous domiciliés au dit Bœuf. Et ont le dit déclarant et témoins déclarés ne savoir écrire ni signer de ce enquis par nous, maire qui avons signé de suite le tout après lecture faite.

    Ce n’est qu’en 1812, le 28 juillet, que Benoit et Rose passeront devant le maire pour contracter mariage. La présence d’un enfant, Jeanne, né avant ce mariage, est mentionnée dans l’acte dressé à cette occasion. Il s’est donc passé plus de cinq ans entre la naissance de Jeanne et le mariage de ses parents.

    Tenter de reconstruire l’histoire de nos aïeux, consiste presque toujours à bâtir des hypothèses à partir des informations contenues dans les documents que nous avons sur eux, puis à tenter de les vérifier. Cette attente de cinq ans, entre 1807 et 1812 devrait normalement ouvrir dans votre mémoire un tiroir dans lequel vous avez rangé, il y a fort longtemps peut-être, les dates d’une leçon d’histoire consacrée à une période particulièrement riche de celle-ci.

    Vous y êtes ? Napoléon Bonaparte s’est sacré Empereur lui-même le 2 décembre 1804 et il continue comme empereur, les conquêtes commencées comme premier consul. En 1807, au début de la période qui nous intéresse, il bataille à l’est de l’Europe et gagne à Friedland, en 1812, quelques mois après que Benoit Boucher ait réapparu et se soit marié avec Rose, Moscou brule et la Grande Armée commence la désastreuse retraite qui va la détruire et redonner espoir aux monarques européens défaits par le général corse. Benoit Boucher a-t‘il été impliqué dans cette épopée ? Son âge et les dates sont troublants et, sauf exemption, il n’avait aucune chance d’échapper au service rendu obligatoire par la loi Jourdan-Delbrel de 1798.

    Quelques recherches vont bien sûr devoir être faites pour confirmer, ou infirmer, cette hypothèse.

    En particulier, le notaire chez qui Benoit est allé reconnaitre sa paternité a déposé ses archives au département. La lecture de ce document nous en permettra peut-être d’en savoir un peu plus sur ses projets.

    Nous devrions donc reparler, un jour, de Benoit Boucher. Malheureusement, je ne vois pas comment on pourrait alimenter un deuxième billet sur Rose, elle aussi victime du cruel déséquilibre de traitement entre les sexes.

    Rose et Benoit auront d’autres enfants, mais c’est bien de Jeanne que nous descendons, elle est l’arrière-arrière-grand-mère des enfants de Jojo et Fernande. Puisse le fait que coule dans nos veines un peu du sang de Jeanne, dont la vie commença hors des sentiers battus,  nous inciter à fuir tout conformisme.

    La conclusion de ce billet va maintenant en expliquer le titre : « Jeanne, enfant de l’amour ».

    Nous avons vu à plusieurs reprises en examinant le passé de nos aïeux que les questions de patrimoine expliquaient bien des comportements. Ces si fréquents mariages entre apparentés visaient aussi à préserver un cadre social dans lequel les parents se sentaient en sécurité. Nous sommes au moins certain que la liaison entre Rose et Benoit, dont Jeanne fut le fruit, n’était en rien arrangée par leurs parents mais bien due à une sincère attirance que j’ai décidé d’appeler amour, pour faire plus romantique.


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  • Comme promis, nous voici de retour sur le sujet de l’histoire de la maison familiale de Gencenas pour un troisième et dernier billet, au moins pour le moment.

    Tout au long de ce billet, vous trouverez des extrtaits des actes cités. A la fin, des liens vous permettront d'acceder aux textes complets.

    Vous vous souvenez que lors de l’achat par le couple Claudy Boucher et Amélie Chantelouve de cette maison à leur oncle Jean baptiste Boucher et à sa femme Rosalie, le notaire avait précisé dans l’acte que le terrain sur lequel était construite cette maison était hérité du père de Jean Baptiste et qu’il avait construit, pendant son mariage, la maison qu’il est en train de vendre. Et il faisait référence à un acte reçu chez Camier, notaire à Chavanay en 1871. Etrangement la date exacte n’est pas précisée, un peu comme si ce notaire n’avait fait que cela dans l’année. Plus vraisemblablement, il a simplement noté ce que lui disait le vendeur qui ne se souvenait pas de la date exacte.

    Nous avons, dans la liasse de papiers récupérés à Gencenas, un acte effectivement dressé chez Me Camier, à Chavanay le 17 aout 1871 qui est certainement celui auquel il est fait référence.

    Cet acte  rappelle que, le 23 mai de la même année, Le couple Jean Baptiste Boucher Jeanne a fait don de tous ses biens à ses enfants.

    Ces biens sont détenus par ces enfants depuis cette date, en indivision. L’acte qui va être signé aujourd’hui vise à faire cesser cette indivision en répartissant les biens entre les huit enfants.

    Pour être tout à fait complet, il faut aussi signaler que dès 1869, un premier partage a été réalisé entre Jean Baptiste Boucher, le père, et Jean Baptiste Boucher son fils ainé au titre de préciput, tel que mentionné dans le contrat de mariage entre Jean Baptiste Boucher, le fils, et Rosalie Boucher. Ce terme barbare de préciput désigne la faveur faite à l’ainé des garçons lui garantissant, lors de la succession, un quart de tous les biens à partager. C’est une tradition qui permettait à l’héritier du titre, chez les nobles, de tenir son rang. Lors de ce partage, Jean Baptiste Boucher, le fils ainé, se voit attribuer un certains nombre de parcelles de terrain situées sur la commune de Bessey et, en reprenant les termes du notaire :

    La maison familiale de Gencenas (3) : mystère dans l'étude du notaire

     

     

     

     

     

     

     

     

    8° la totalité de l’angar situé à Gencenas contigü à la maison d’habitation

    9°une parcelle du jardin sis à Gencenas à prendre du coté nord, ayant un peu plus de la moitié de la contenance totale selon les limites plantées par les co-partageants.

    Il est aussi précisé qu’un mur sera construit pour séparer le hangar de la basse cour restant au père. Si le hangar est celui qui se trouvait au bas de la cour en forte pente, je ne me souviens pas qu’un mur le séparait de cette basse cour. Il en va ainsi des promesses faites devant les notaires.

    Revenons maintenant en 1871, pour partager les trois quarts restants. Jean Baptiste Boucher, le père, a soixante six ans. Il a eu avec son épouse, qui a deux ans de moins que lui, huit enfants. Fait exceptionnel pour l’époque, tous ont vécu. Il y a bien eu un décès au foyer du couple, mais c’est celui d’une nièce que j’ai trouvé, en dépouillant systématiquement les actes enregistrés à Bessey. Attardons nous un instant sur cet événement qui nous en apprend un peu plus sur ce qu’était la vie à la campagne au milieu du XIXeme siècle.

    Cette nièce s’appelle Marie et est la fille de Joseph Boucher, le frère de Jean Baptiste qui vit à Saint Paul en Jarez. Elle a trois ans et demi lors de son décès en 1854. Les huit enfants du couple ont cette année là entre 6 et 20 ans, aucun n’est encore marié. Imaginez vous aujourd’hui, avec huit enfants à charge, dont certains en relativement bas âge, héberger un neuvième enfant, même de la famille, que se soit comme nourrice rétribuée ou pour rendre service. On n’hésitait pas à se serrer dans les logements en ce temps là.

    La maison familiale de Gencenas (3) : mystère dans l'étude du notaire

    Revenons chez Camier notaire à Chavanay, le 17 aout 1871. Tous les héritiers putatifs de Jean Baptiste Boucher père sont présents, les filles sont accompagnées de leur époux, sauf Rosalie, la future mère d’Amélie Chantelouve qui ne se mariera  qu’en 1875.

    Cet extrait de l’arbre généalogique vous permettra de suivre plus facilement.

    La maison familiale de Gencenas (3) : mystère dans l'étude du notaire

     

     

     

     

     

     

     

     

    Et ça commence plutôt mal, au moment d’établir la liste de ces héritiers, deux des filles prétendent s’appeler Marie Rose. En fait, si l’ainée, née en 1834 porte bien se prénom, la seconde a été prénommée Marie, sur l’acte de naissance et c’est son père qui a choisi ce prénom puisque, sur cet acte, il est le déclarant. Et lors de son mariage, cinq ans auparavant, son prénom, Marie, est aussi correctement noté. Mais aujourd’hui, dans l’étude du notaire, tout le monde semble frappé d’amnésie et avoir deux filles portant le même prénom dans la même famille ne semble gêner personne. Et cela ne gêne pas trop le notaire non plus, qui a probablement déjà eu à faire à des situations identiques. Pas contrariant, il ajoute simplement à la suite du prénom de la deuxième Marie Rose, le qualificatif « la jeune ».

    La maison familiale de Gencenas (3) : mystère dans l'étude du notaire

    S’ensuit une description de ces biens mobiliers et immobiliers sur laquelle nous ne nous attarderons pas. Retenons simplement sous le n° 13 de cette masse mobilière, une maison d’habitation au hameau de Gencenas composée d’une cave voutée, d’une cuisine et chambre au dessus avec grenier, fenils et écurie. Au nord de cette maison on trouve un hangar appartenant à Mousset, à l’est un jardin appartenant aussi à Mousset, au sud un bâtiment rural appartenant à Jean Boucher et à l’ouest, le chemin vicinal de Malleval à Pelussin. Cette description correspond exactement à celle de la maison vendue en 1904, exception faite du Jardin qui appartenait, au moins en partie, à Mousset en 1871 et est rattaché à la maison en 1904.

    La maison familiale de Gencenas (3) : mystère dans l'étude du notaire

    Ensuite, ce patrimoine est divisé en huit lots, un par enfant héritier. La description inclue les servitudes qui découlent du charcutage de certaines parcelles. La maison d’habitation est traitée séparément mais se trouve finalement dans le cinquième lot. Il est aussi précisé que le gagnant de ce cinquième lot devra réserver une pièce pour le logement du donateur. Pourtant, à son décès en  1888, il vit à tonard, près de Bessey, chez son gendre, le père d’Amélie. Il est aussi précisé dans l’acte de décès de Jean Baptiste qu’il est veuf au moment de sa mort. Pourtant, il n’y a aucune trace de son décès dans les registres de Bessey pour cette période. Auraient-ils profité de leur retraite pour voyager ? L’acte de partage de 1871 précise aussi que l’attribution de la maison au cinquième lot déséquilibre le partage et que le propriétaire de ce lot devra dédommager les autres héritiers.

    La maison familiale de Gencenas (3) : mystère dans l'étude du notaire

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Le tirage au sort attribue à Jean Baptiste Boucher, le futur vendeur de 1904, le lot n° 6, constitué de parcelles de terrain aux alentours de Gencenas, mais rien dans le village lui-même. Le cinquième lot, celui qui contient la maison, est attribué à Jean François. D’obscures dispositions financières sont appliquées pour respecter différents engagements.

    La maison familiale de Gencenas (3) : mystère dans l'étude du notaire

    L’ambiance doit être assez tendue. Le notaire note scrupuleusement les débats. On demande que soit tenu compte du fait que Jean Baptiste, le fils ainé a payé un remplaçant pour ne pas effectuer son service militaire. Mais Jean Baptiste objecte que c’est avec son argent que ce remplaçant a été payé et qu’il ne faut donc  pas en tenir compte.

    La maison familiale de Gencenas (3) : mystère dans l'étude du notaire

     

     

     

     

     

     

     

    Il faut savoir qu’une loi de 1818 instaure un tirage au sort pour désigner les conscrits qui devaient faire cinq ans de service militaire, ce service était même de six ans jusqu’en 1872. Les gens qui en avaient les moyens pouvaient payer un homme pour qu’il prenne la place d’un malheureux au tirage.

    Claudy, le fils de Marie Rose, notre grand père maternel lui aussi tirera vers 1899 un mauvais numéro mais il ne se fera pas remplacer. Son service militaire le conduira jusqu’en Chine pour participer à l’expédition contre  la révolte des Boxers, dans un épisode de l’histoire familiale que nous vous raconterons un jour, lorsque les éléments nécessaires auront été rassemblés.

    Cet aparté militaire étant clos, il est temps de revenir à notre partage. Si vous avez bien suivi, vous savez que Jean Baptiste Boucher, le vendeur de 1904 a hérité, lors du partage réalisé par son père, dans un premier temps au titre de son quart de propriété, de plusieurs parcelles de terrain, du hangar situé près de la maison et d’une partie du jardin, puis dans un deuxième temps, lors du partage du reste, d’autres parcelles de terrain. Mais la maison elle-même a été attribuée, lors de ce partage à Jean François Boucher,  gagnant du lot n° 5 au tirage au sort.

    Jean Baptiste Boucher conservait soigneusement tous ses papiers. Claudy Boucher, chez qui il a vécu la fin de sa vie, en viager, y ajouta les siens et sa veuve, notre grand mère Amélie Chantelouve fit de même. C’est cette liasse de papiers qui m’a fourni la substance de ce billet. J’ai examiné chacun de ces documents. Il y a des quittances, quelques contrats de mariage et de nombreux actes de vente car les paysans de l’époque passaient leur vie à reconstituer un patrimoine de terres cultivables pour le voir impitoyablement charcuté lors des successions. Et aucun de ces actes ne concerne la vente de la maison de Gencenas par Jean François Boucher à son frère  Jean Baptiste.

    Au moment du partage le 17 aout 1871, Jean François est mentionné comme cultivateur propriétaire à Gencenas. Moins de deux semaines plus tard, le 30 aout, il épouse Marie Mounier et déclare être cultivateur au lieu de Morzelas, commune de Malleval. Marie Mounier n’est d’ailleurs pas une inconnue, elle est la veuve de Jean Claude Boucher, dont le fils, Jean François Paul, épousera en 1888 Marie Rose Boucher, la fille de Jean Baptiste, le vendeur de 1904. Relisez le billet précédent sur la maison de Gencenas pour vous rafraichir la mémoire. Les histoires des Boucher donnent décidément le tournis !

    Et ce laborieux billet débouche donc sur une question : que c’est-il passé entre le 17 aout 1871, jour où Jean François Boucher à reçu en partage la maison de Gencenas et le 16 février 1904, jour où Jean Baptiste Boucher vends ce bien à son neveu Claudy ?

    Vous vous souvenez peut-être que le notaire mentionne, dans l’acte de vente de 1904, le partage de 1871, sans en donner la date exacte. Mon sentiment est que jean Baptiste, dont nous sommes absolument certain qu’il avait ce document à portée de main, puisque nous même sommes en mesure de le lire aujourd’hui, ne tenait pas à ce que le notaire en connaisse le contenu exact.

    Si l’un des lecteurs de ce billet est capable de répondre à la question posée juste au dessus, il aura le devoir d’exposer son point de vue dans ce qui sera le quatrième billet sur cette demeure.

    Comme promis, voici les liens vers les textes complets, dans l'ordre chronologique :

    le contrat de mariage entre jean Baptiste Boucher et Rosalie Boucher, avec sur la page 2, l'article 3 qui concerne le préciput

    l'acte de partage de 1869

    l'acte de partage de 1871

    l'acte de vente de 1904, que vous connaissez normalement déjà.


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  • Le 22 février 1919, Paul Jean Félix Bonneton et Jeanne Joséphine Breton se marient à Viarmes, la ville natale de Jeanne. Ensuite, ils iront s’installer à St Pierre de Bœuf, le village où  Paul exerce le métier de menuisier. Ils auront quatre enfants, dont Georges, futur Pépé de Condrieu.

    Depuis que Guy dépoussière les archives familiales,  il découvre des abandons d’enfants, des adultères, des morts violentes… et des mystères : le mariage à Viarmes de nos grand parents en est un, puisque, en ce début de vingtième siècle, les mariés étaient le plus souvent originaires du même village, parfois d’un village proche, pour les plus aventureux.

    Viarmes-St Pierre de Bœuf, la moitié de la France… Comment Paul et Jeanne se sont ils connus ? Malheureusement, nous n’avons pas eu la curiosité de nous renseigner à temps.

    Comme il est  peu probable que Jeanne soit venue à St Pierre de Bœuf, deux hypothèses sont envisageables :

    1ère hypothèse : Paul a pu connaître Jeanne lorsqu’il était soldat.

    2ème hypothèse : Paul, menuisier, a réalisé les très beaux meubles de la maison familiale. La qualité de ce travail est l’œuvre d’un artisan chevronné, pourquoi pas d’un compagnon menuisier ? Il aurait pu rencontrer Jeanne au cours de son tour de France.

    Après des recherches infructueuses sur internet, je fais appel à Clément, compagnon charpentier. Vivement intéressé par cette demande, il contacte un de ses amis compagnon et historien. La réponse arrive rapidement: notre grand père Paul Jean Félix et son père Jean Antoine étaient compagnons menuisiers du devoir,  c'est à dire enfants de maitre Jacques.

    Petite parenthèse historique : le compagnonnage remonterait  à la construction du temple de Jérusalem, au temps du roi Salomon (Xème siècle av JC). Les légendes compagnonniques font référence à trois fondateurs légendaires: Salomon, Maître Jacques et le père Soubise. Maître Jacques est le maître des tailleurs de pierre, des menuisiers et des maçons. Il aurait été victime d’un assassinat, commandité peut-être par  le père Soubise, maitre des charpentiers, jaloux de son autorité. Les compagnons ont acquis de l'ordre des Templiers des connaissances géométriques qui se transmettaient de bouche à oreille, de maître à élève. C’est grâce à ce savoir, que les compagnons ont pu diriger la construction des merveilleuses cathédrales du moyen âge.

    A l’époque de nos grand- parents, les jeunes motivés qui visaient l’excellence dans leur métier pouvaient espérer être compagnons. Ils étaient d’abord apprentis, puis aspirants et enfin compagnons, après la réalisation d’un chef d’œuvre. Cette formation prenait plusieurs années. Elle se faisait lors d’un tour de France où des cours leur étaient donnés dans les villes étape par des compagnons, et où ils travaillaient sur différents chantiers, leur permettant d’apprendre de nombreuses techniques. Voici deux cartes où sont notées les villes étape du tour de France de nos deux compagnons. Inutile de vous préciser que le point de départ est Saint Pierre de Bœuf. 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Quelques précisions, apportées par  le copain de Clément :

    Le pays Bonneton Jean Antoine est reçu compagnon menuisier à Toulouse à la Sainte Anne (patronne des menuisiers) en 1873 sous le nom de "Jean Le Forézien".

    Le pays Bonneton Paul  Jean Félix est reçu compagnon menuisier à Bordeaux à la Toussaint en 1910, sous le nom de "Paul le Forézien".

    (Le « pays »  pratique son métier sur le sol en atelier et le « Côterie » pratique son métier en hauteur, sur les échafaudages).

    A partir de ces dates, on peut imaginer que Jean Antoine a débuté son tour de France en 1871, à l’âge de 20 ans, et qu’il l’a terminé vers 1876.

    Paul peut avoir débuté son tour de France en 1909, à l’âge de 20 ans également. Il est à Paris en 1912, et il est possible qu’il rencontre Jeanne au cours d’un bal des compagnons. J’ai trouvé des Breton, nom de jeune fille de Jeanne, dans les compagnons, au XVIIème siècle (mais Breton était un nom assez répandu), alors un oncle ou un grand oncle aurait pu chaperonner la jeune Jeanne. Paul termine son tour de France, et est mobilisé. Il correspond avec  Jeanne et, à la fin de la guerre ils se marient. Ce dernier point est sûr, le reste … à vous de voir.

    Le compagnonnage existe toujours. Au cours des siècles écoulés, beaucoup auraient aimé le voir  disparaître : la royauté, la révolution, la religion, le patronat… C’est dangereux, un groupe de  travailleurs qui ne se contente pas d’exécuter, mais qui pense, qui est organisé,  solidaire. Les compagnons ont été les premiers à se mutualiser et à faire grève. Après avoir  failli disparaître entre les deux guerres, le compagnonnage a retrouvé un deuxième souffle : des maisons des compagnons remplacent les auberges dans les villes d’accueil… et le compagnonnage s’ouvre aux filles !

    Nous n’avons pas de photos de nos  grand-père et arrière-grand-père paternels, mais le choix de vie qu’ils ont fait nous en apprend beaucoup sur leur personnalité.

    Les recherches vont continuer pour tenter d’en savoir plus sur nos forèziens.

    Les compagnons ont laissé beaucoup de traces derrière eux et de nombreuses archives existent, auxquelles il n’est malheureusement presque toujours  pas facile d’accéder car les compagnons avaient et ont toujours le goût du secret, comme les francs-maçons.

    Première piste, pour démentir ce qui est dit juste au-dessus, un fond privé a été déposé aux archives départementales de Vendée par une organisation de compagnons de  la Roche sur Yon. Il est donc accessible au public et quelques photographies, entre autres, sont visibles sur le site internet du Conseil général de Vendée. Nous vous proposons d’examiner attentivement les trois ci-dessous, prises à une époque où Paul faisait son tour de France. Reconnaîtrez-vous sur ces photos un compagnon ressemblant à Jojo ? Dans ce cas, c’est peut-être son père que vous regardez. Merci de laisser alors un commentaire sur le blog. Ces photos ont été prises en 1910 et 1911. Paul, né en 1889 avait donc, lorsqu’elles ont été prises, une vingtaine d’années.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Jojo, le fils de Paul, a travaillé le métal pendant toute sa vie. Mais c’est sans doute par simple opportunité car, après la guerre, la demande de main d’œuvre était sans doute bien plus forte dans ce domaine que dans celui du bois. Mais c’est bien ce matériau qu’il trouvait, à juste titre, infiniment plus noble qui l’attirait. Il est vraisemblable que, si son père avait vécu, Jojo aurait repris le flambeau, ou plutôt le bâton de compagnon menuisier.

    Ne regrettons cependant rien, si les choses s’étaient passées ainsi, il n’aurait peut être jamais rencontré Fernande et ces lignes n’auraient par conséquent jamais été écrites.


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  • Billet édité suite au commentaire de Céline. Les adjonctions apparaissent en bleu.

    Comme promis, voici le deuxième billet consacré à la maison familiale des Boucher à Gencenas. C’est l’acte par lequel notre grand père et sa future épouse ont acquis cette maison, qui est la principale source d’information. Mais avant de nous occuper de la maison elle même, intéressons nous quelques instants au village de Gencenas. Ce lieu dit regroupant quelques maisons appartient à la commune de Bessey a mis beaucoup de temps à figer l’orthographe de son nom.

    Lorsque Cassini  relève les premières cartes systématiques du royaume durant la deuxième moitié du XVIIIeme siècle le nom donné est Jeanssena (au centre, juste au dessus de Bessey).

    Gencenas - carte Cassini

    Un peu plus tard, le géographe Granet, vers 1830, lui donne le nom de Jancenay ou Jeancenay car le nom est différent sur la carte d’assemblage et sur le détail de la section !

    La maison familiale de Gencenas (2) le viager

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Sur les registres paroissiaux, le nom varie aussi car les curés communiquaient avec leurs ouailles presque exclusivement par voie orale, les lettrés parmi la population étant particulièrement rares. C’est tout de même l’orthographe actuel qu’on retrouve le plus, y compris  sur les premiers actes, vers 1650. La probabilité que se nom provienne d’un patronyme, Jean Cena par exemple, comme pourrait le laisser penser les noms mentionnés sur les premières cartes est donc faible. La vraie origine de ce nom est, au moins pour moi, un mystère. Ce mystère ne doit pas nous empêcher de passer à la suite, c'est-à-dire l’histoire de la maison familiale elle-même.

    L’acte de vente donne bien sûr le nom des vendeurs, le couple Jean Baptiste Boucher et Rosalie Boucher et celui des acheteurs, mes grands parents maternels, Claudy Boucher et Amélie Catherine Chantelouve, telle qu’elle se nomme devant le notaire, le 16 février 1904, quelques jours avant leur mariage à Bessey le 5 mars. Sur ces quatre personnes, trois se nomment Boucher, mais vous devez commencer à avoir l’habitude de l’omniprésence de ce patronyme dans notre environnement familial si vous avez lu les billets précédents de ce blog. Les recherches ne sont pas très longues pour découvrir que les vendeurs sont apparentés à l’acheteur Claudy Boucher. En effet, Jean Baptiste, le vendeur, est son oncle. Un petit coup d’œil à l’extrait de l’arbre ci-dessous vous donnera sans doute une vision plus claire de la situation. Si vous cliquez sur l'image, elle passe en plein écran.

    La maison familiale de Gencenas (2) le viager

    Donc Jean Baptiste Boucher, le vendeur du bien est le frère de Marie Rose Boucher, la mère de Claudy, l’acheteur. Tous deux sont les enfants de Jeanne Boucher, vous savez, celle qui est née du couple formé par Benoit Boucher et Rose Françoise Crotte cinq ans avant leur mariage dont j’ai promis de vous conter l’histoire prochainement.

    Et comme Claudy Boucher et Catherine Emilie Chantelouve sont eux-mêmes cousins germains, c'est une partie du sujet du billet titré "double implexe au pied du Pilat", ils ont les mêmes oncles et tantes dans cette branche de leur ascendance. Catherine Emilie, ou Amélie, au choix, est donc aussi la nièce de Jean Baptiste Boucher (né en 1836) car celui-ci est le frère de Rosalie Boucher (née en 1849) elle même mère de la dite Amélie. Chacun des acheteurs a donc avec Jean Baptiste Boucher, le mari dans le couple vendeur, le même lien de parenté.

    Ce couple de vendeur à eu deux filles : Marie Rose, née en 1865 et Marie Joséphine née en 1867. Marie Joséphine ne vivra que deux mois. Marie Rose épousera en 1888 Jean François Paul Boucher de Malleval. Vous ne rêvez pas, Marie Rose, dont les deux parents portent le nom de Boucher ne trouve rien de mieux à faire que d’épouser, elle aussi, un gaillard nommé Boucher ! Au moment de ce mariage, Rosalie, la mère de la mariée a 44 ans et n’a pas eu d’enfant depuis plus de vingt ans.  Jean François Paul épouse donc la seule héritière du couple qui a quelques biens. Ils auront un enfant, Jean Baptiste Hippolyte, un an après leur mariage. Cet enfant est né à Gencenas et, lors de la déclaration en mairie, Jean François Paul se désigne comme propriétaire cultivateur. De toute évidence, son projet avance comme il le souhaite. Y a t’il eu un problème lors de l’accouchement ? Marie Rose, la maman décède tout juste un mois après la naissance. Le bébé ne lui survivra que quatre mois. Les deux déclarations de décès sont faites par Jean Baptiste Boucher, le père de la mariée défunte et grand père du bébé. Jean François Paul, privé de tout espoir d’héritage puisque son épouse est décédée avant ses beaux parents est-il retourné à Malleval pour repartir dans la vie ?

    Si le travail restant à faire sur nos ascendants directs n’était pas une tâche quasi insurmontable, il serait intéressant de passer un peu de temps sur ce Jean François Paul Boucher. Etait-il apparenté à ses beaux parents ? Qu’est-il devenu ?

    M’avez-vous suivi dans cette historiette consacrée aux vendeurs ou êtes vous définitivement égarés dans ce labyrinthe de personnages presque tous appelés Boucher ? Cela n’a guère d’importance, retrouvons nous en 1904, seize ans après la mort de leur fille aînée, les époux Boucher, sans héritiers, vendent donc leurs biens au neveu de jean Baptiste, mon grand père maternel et à sa future épouse (souvenez vous, elle est en photo avec ses chèvres dans le premier billet consacré à la maison).

    La vente concerne sans doute la totalité de leur patrimoine qui se compose de la maison avec sa basse cour et son jardin, de onze parcelles de terrains situés sur la commune de Bessey ainsi que d’une douzième parcelle située à Morzelas, à cheval sur les communes de Chavanay et de Malleval.

    Le notaire a précisé le nom des propriétaires des parcelles entourant celles de la vente. Pour la maison, au nord, il se nomme Mousset, à l’ouest (couchant), c’est le chemin vicinal de Malleval, Au sud (midi) et à l’est (levant) il s’agit de Boucher. Comme il ne précise pas les prénoms, cela ne nous sert pas à grand-chose. Nous savons néanmoins que la parcelle sud, sur laquelle est construite la remise appartient à un Boucher. Sans doute Beraud l’achètera plus tard et y construira la remise qui gâche la vue.

    L’acte précise ensuite que deux vaches sont aussi vendues avec du matériel agricole, charrue, herse. Il y a aussi six tonneaux, une cuve et un pressoir. Le foin présent en grange est aussi vendu, avec ce qui reste de la récolte précédente de blé et de pommes de terre. Viennent ensuite les meubles : deux lits garnis, une garde robe, un poêle –dont je ne me souviens pas- une table ronde, une commode, un pétrin, une horloge, un placard, une batterie de cuisine, douze chaises et le linge de ménage.

    L’acte précise ensuite l’origine de la propriété.

    La maison familiale de Gencenas (2) le viager

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La maison familiale de Gencenas (2) le viager

     

     

    Voici la transcription de ce texte :

    Les immeubles vendus appartenaient aux époux boucher savoir :

    1° le sol du bâtiment et le jardin pour avoir été recueillis dans la succession du père de M Boucher suivant acte reçu de Me Camier notaire à Chavanay en mil huit cent soixante onze et le bâtiment pour avoir été construit par eux pendant le mariage

    Suit la liste des autres immeubles, des parcelles de terrains situées aux alentours de Gencenas, d’un intérêt moindre pour ce billet, mais sans doute pas pour l’acheteur, puisqu’ils vont lui permettre de gagner sa vie en les exploitant.

    Donc, le vendeur à hérité de son père d’un terrain, en 1871, sur lequel il à construit une maison qu’il se propose de vendre. Je devrais d’ailleurs plutôt utiliser le conditionnel, vous comprendrez pourquoi à la fin de ce billet.

    A la suite de la liste des biens objet de la vente, on apprend que la vente est un viager, les vendeurs se réservant le droit d’occuper la chambre située à droite de la pièce par laquelle on entre dans la maison, appelée cuisine dans l'acte. Il est même prévu de transformer, aux frais des vendeurs, la fenêtre de cette chambre afin de disposer d’un accès indépendant, ce qui ne sera de toute évidence jamais fait, vous pouvez vérifier sur la photo du premier billet consacré à cette demeure, si vous avez un doute. Le reste des conditions de ce viager est ensuite détaillé. Il y a une rente annuelle, le droit d’entreposer leurs provisions de bois, charbon et autres, un espace suffisant à la cave pour y déposer leur vin et leurs pommes de terre.

    Les deux ménages vont donc cohabiter dans la maison jusqu’à la mort des vendeurs.

    Juste après la signature de cette vente, mes grands parents vont se marier. Notons au passage que le maire, plus attentif, rédigera l’acte avec le vrai prénom de la mariée, Catherine Emilie, et non Amélie Catherine comme elle avait dit se nommer au notaire. Je pense que la valse des prénoms était la danse régionale la plus pratiquée et, s’ils se sont rendu compte de la chose au moment où elle se produisait, nos deux jeunes mariés ne sont pas retournés voir le notaire pour corriger les textes.

    Deux ans plus tard, un premier enfant viendra égayer la vie des deux couples habitant la maison. Pour ne pas rompre avec les bonnes habitudes et continuer à empoisonner la vie des futurs généalogistes, il portera comme premier prénom celui de son père, Claudy.

    La mort séparera le couple vendeur en 1909, et Rosalie restera seule à partager la demeure avec mes grands parents. Nous ne connaissons pas la date du décès de Rosalie Boucher, l’acte n’est pas dans ceux mis en ligne par les archives départementales. Il est donc postérieur à 1909, puisque le dernier acte accessible qui concerne justement le décès d u mari de Rosalie précise qu’il était son époux et non veuf.

    Vous vous souvenez peut-être que, plus haut dans ce billet, j’ai promis une explication sur un conditionnel que j’aurais dû utiliser. Voici de quoi il s’agit : l’acte rédigé en 1871 chez Camier, notaire à Chavanay par lequel Jean Baptiste et Rosalie auraient hérité du terrain sur lequel ils auraient construit leur maison fait partie des papiers récupérés que je potasse pendant mes insomnies. Et cet acte raconte une histoire un peu différente. Il contient aussi quelques perles qui nous en apprennent beaucoup sur les mœurs de ce temps.

    N’imaginez pas une seconde que je vais rater une occasion aussi belle de vous infliger un troisième billet sur la demeure familiale de Gencenas.

    Enfin, s’il y a parmi les lecteurs de ce blog des amateurs de charabia notarial, l’acte de vente complet est accessible en suivant le lien.


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  • Je n’avais pas imaginé, en décidant de consacrer un billet à la maison familiale des Boucher à Gencenas, que, portée par le flot des souvenirs, la plume glisserait aussi facilement sur le papier pour finalement écrire un texte assez long. Ne vous laissez pas abuser par cette poétique formule, la réalité n’est qu’une laborieuse frappe au clavier. Il y aura donc finalement deux billets sur cette demeure. Le premier sera une évocation de ce que ce lieu a représenté pour nous, enfants nés juste après la guerre. Les plus jeunes qui n’ont pas ou mal connu Gencenas en apprendront un peu, je l’espère, sur une époque aujourd’hui révolue. Un deuxième billet traitera de la façon dont la maison a été acquise et de son histoire, en tant qu’immeuble.

    Ensemble, projetons-nous vers le milieu des années 50. Je vous propose de nous accompagner Fernande, Jojo, Mireille, Jean Paul et moi, un dimanche des premier beaux jours pour la promenade dominicale quasi rituelle qui nous emmène de Saint pierre de Bœuf à Gencenas.

    Nous quittons la maison située le long de la nationale 86 dont nous occupons la moitié sud, l’autre étant le logement de Marcel, le frère aîné de Jojo qui y vit avec Germaine sa femme, Michel et Daniel leurs deux enfants, nos compagnons de jeux. C’est bien sûr à pieds que ce voyage se fait, car c’est le seul moyen de locomotion de la famille en ce temps là. La route descend vers la place où se trouve le restaurant de la bascule que nous n’avons jamais appelé autrement que chez Chalail. On disait alors manger chez Chalail, ce que nous n’avons d’ailleurs jamais fait, presque comme on dirait aujourd’hui manger chez Bocuse. L’enseigne ayant aujourd’hui disparue, nous en exagérions sans doute le prestige. Une fois laissée sur la gauche la route de Malleval, on arrive à la hauteur de l’usine textile de Saint Pierre de Bœuf où, peut-être travaillait plus d’un siècle avant la malheureuse Françoise Bonneton dont vous avez déjà fait la connaissance. C’est à ce niveau qu’un petit chemin sur la gauche grimpe sur la colline. C’est le chemin de Volan, qui monte assez roidement. J’ignore quel âge nous avions les premières fois que nous avons emprunté ce chemin, mais nos parents se sont sans doute relayés pour nous porter. Une fois passé le château de Volan, une grosse ferme, le chemin traverse des prairies où, souvent, nous nous sommes attardés pour ramasser des mousserons. Gencenas n’est plus très loin. Avant même notre arrivée et les embrassades nous avons été accueillis  par pataud, le chien jaune de la maison, avec lequel, une bonne partie de la journée, nous allons jouer à lancer bâton ou pierre qu’il nous ramènera obstinément. Notre grand-mère, sa fille et souvent quelques voisines échangent, en patois, les nouvelles.

    Notre petite enfance nous renvoie comme souvenirs exclusivement des événements qui ont stimulé nos sens et, avant d’avoir vérifié sur une carte, j’aurais été bien incapable de donner la distance qui sépare Saint Pierre de Bœuf de Gencenas. Je viens de la faire et ce qui me paraissait être une véritable aventure fait en tout et pour tout quatre kilomètres.

    La maison où vivait notre grand-mère et son fils Nesto est la première du village lorsqu’on arrive par la route de Malleval. Orientée plein sud, elle bénéficierait d’une belle vue sur la campagne environnante si le voisin propriétaire du terrain face à la maison n’y avait pas construit une haute remise dont le mur borgne obstrue complètement le regard.

    La photo ci-dessous, la seule de bonne qualité que nous possédions de la maison de Gencenas, a sans doute été prise au moment de sa vente, après la mort de Nesto. Les herbes folles qui envahissent la terrasse témoignent d’un abandon récent. A part le tube électrique qui court le long du mur, sans doute pour amener l’éclairage dans l’étable, la maison est exactement celle que ma mémoire a conservée. Si vous passez par là un jour, vous la reconnaitrez sans doute, malgré les nombreuses modifications faites par les nouveaux propriétaires.

    La maison familiale de Gencenas (1) : souvenirs, souvenirs

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La cour devant la maison est en forte déclivité. Nous descendrons plus tard au bas de cette cour, pour le moment marchons sur l’étroite terrasse qui conduit à l’entrée du logement. La maison est de pierre comme presque toutes sur cette rive droite du Rhône, où le Pilat tout proche fournit en abondance les matériaux de construction. On passe d’abord devant la porte de l’étable où vivent les chèvres d’Amélie, notre grand-mère. Il y a ensuite une fenêtre, et la porte d’entrée. On entre dans une assez grande pièce au sol de terre battue. En face, une monumentale cheminée occupe la plus grande partie du mur du fond. Nous avons joué mille fois avec un objet que nous appelions le diable, un long tube de fer, muni à une extrémité d’une petite fourche à deux dents qu’on posait sur les braises pour réanimer le feu en soufflant à l’autre extrémité. Une  crémaillère maintient un chaudron de fonte au dessus du feu. Le mobilier se compose d’une table au centre de la pièce, avec deux bancs. A gauche un buffet est adossé au mur. A droite, tout près de la porte et sous la seule fenêtre de la pièce un évier avec un robinet. Au moment où Claudy Boucher fit installer cet évier, utilisant l’eau captée d’une source, la maison était la seule du village à disposer d’un tel confort. Un escalier conduit au grenier, qui occupe toute la surface du logement et où Nesto fait murir sur la paille les plus belles poires récoltées dans son jardin dont je n’oublierai jamais le goût. Percée dans le mur de gauche une porte mène à une minuscule pièce, toute en longueur où grand-mère prépare les fromages avec le lait de ses chèvres. L’odeur aigre de la présure s’échappant de cette pièce est, elle aussi, imprégnée de façon définitive au plus profond de mon souvenir. Nous mangions ces fromages à tous les stades de la maturation. Frais et juste démoulé de la faisselle, ferme où alors  complètement séché, au coté des poires au grenier, avec cet inimitable gout de bougie.

    De part et d’autre de cette pièce deux chambres. A gauche, celle de la grand-mère dont la fenêtre donne sur la terrasse. Une table est placée le long du mur, sous cette fenêtre. A l’autre bout de la pièce un lit de fer est isolé par un rideau de cretonne sombre. L’autre chambre est située à l’est et, par sa fenêtre, Nesto pouvait voir son cher jardin potager. Nous allions moins souvent dans cette pièce que je ne saurais décrire avec précision aujourd’hui. C’est là que se trouvait la commode qu’à la mort de Nesto nous avons récupéré et qui se trouve dans notre chambre à Ris Orangis. La restauration de ce meuble fut longue et difficile car Nesto avait entreposé sur son plateau massif des pots de peinture qui y avaient laissé des ronds tenaces. Pour rien au monde je ne me séparerais de ce meuble.

    Nous avons terminé la visite de la maison elle-même et nous pouvons nous diriger maintenant vers les dépendances et le jardin qui vont aussi nous en apprendre un peu sur la vie de nos grands parents. Avant de poursuivre cette visite, il n’est peut être pas inutile de préciser qui occupait la maison à cette époque. La famille, qui fut nombreuses à vivre ici avec ses deux garçons et trois filles ne se compose plus aujourd’hui que de la grand-mère, Catherine Emilie que nous appelons Amélie et de son plus jeune fils, Joannes que nous appelons Nesto. A la mort du Mari d’Amélie, Claudy en 1925, c’est son fils, prénommé Claudy lui aussi, qui a assumé le rôle de chef de famille, malgré ses dix neuf ans. Il est parti à Vintabrin, près de Chavanay après son mariage. Les trois filles se sont mariées et ont quitté le village. Nesto restera célibataire. J’ignore si c’est par choix ou si un incident que je ne sais malheureusement pas dater lui a donné un tel complexe qu’il n’a pu construire une relation durable. En effet, Nesto qui travaillait épisodiquement comme cantonnier pour le village de Bessey avait perdu un œil lors de travaux avec de la dynamite. Nesto avait un caractère assez provocateur et je me souviens de conversations animées dans la cave, que nous visiterons bientôt, pendant lesquelles il défendait des idées socialo communistes pas vraiment courantes dans le monde rural à cette époque. Sous sa carapace, je suis pourtant absolument certain que Nesto avait un cœur en or. Nous en avons un comme cela par génération. Je vous laisse deviner qui a pris la succession de Nesto parmi les enfants de Fernande. Ce jeu ne sera pas primé car la réponse est bien trop facile.

    La maison familiale de Gencenas (1) : souvenirs, souvenirs

    Les photos de cette époque sont rares et généralement d'assez mauvaise qualité. Néanmoins en voici quelques unes des deux personnes qui vivaient à Gencenas à ce moment.

    A droite, Amélie, accompagnée de ses chèvres, est vêtue  comme toujours d'une robe noire. 

    La maison familiale de Gencenas (1) : souvenirs, souvenirs

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Sur l'autre photo, elle est assise sur le fauteuil offert par ses enfants pour l'anniversaire de ses 80 ans. 

    Les deux suivantes sont de Nesto, à gauche jeune homme et à droite devant la maison.

    La maison familiale de Gencenas (1) : souvenirs, souvenirs

    La maison familiale de Gencenas (1) : souvenirs, souvenirs

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Poursuivons notre visite.Nous sommes ressortis de la maison et longeons le mur, sur la terrasse pour rejoindre la cour. Il n’est pas possible de passer devant l’étable sans évoquer le drame qui s’y déroulait chaque année.

    Notre grand-mère faisait couvrir ses chèvres en espérant ainsi augmenter son cheptel. Et les jeunes chevreaux sont adorables comme presque tous les petits animaux. Et pour nous, déjà éloignés du quotidien de la vie à la campagne, rien n’était plus émouvant que la vue de ses charmants cabris se mouvant maladroitement en cherchant les mamelles de leur mère. Mais, si les petites chèvres trouvaient naturellement leur place dans le petit monde de la ferme en rejoignant quelques mois plus tard le troupeau des productrices de lait, rien de tel n’attendait les malheureux chevreaux car, je pense qu’un seul bouc suffisait largement aux besoins du village. Et c’est comme ça que les adorables petits biquets, se retrouvaient, après un passage au four, sur la table dominicale, entourés de pommes de terre. Au grand dam de nos parents, il n’a jamais été possible de nous en faire avaler une bouchée. Et c’est le cœur serré que nous faisions le chemin du retour vers Saint Pierre de Bœuf, le soir venu.

    Nous avons réussi, douloureusement, à passer le long de la porte de l’étable, en face de nous, de l’autre coté du chemin qui mène à Malleval, se trouve le bassin où le malheureux Joannes s’est noyé à l’âge de deux ans. Ses parents donneront le même prénom au garçon né l’année qui a suivi cet accident. Tournons à gauche  et descendons cette cour en  forte pente. Sur notre gauche, la porte de la cave voûtée  domaine réservé de Nesto. Nous verrons plus tard que l’acte de vente de la maison mentionne la présence d’un pressoir, mais je ne me rappelle pas l’avoir vu. Seule me revient en mémoire la rangée de tonneaux entre lesquels, les hommes passaient la plus grande partie de l’après midi. Nesto prenait beaucoup de soin des ses vignes et de sa cave, mais malheureusement, les plans hybrides américains, plantés après les ravages du phylloxéra au début du siècle, donnaient un bien médiocre breuvage, on ne peut plus éloigné des Saint Joseph qu’on y produit aujourd’hui.

    Après la cave, une porte mène au jardin, autre passion de Nesto qui avait la main verte et produisait toujours, avant les autres jardiniers du village, des primeurs succulents, et de magnifiques glaïeuls.

    Nous avons terminé la visite du modeste domaine ou Fernande à passé toute son enfance, joyeuse, d’après ce qu’elle nous en disait  malgré vicissitudes de la vie, la mort prématurée de son père, la guerre qui débuta alors qu’elle avait seize ans, lui volant une partie de sa jeunesse, même si cette triste période fut plus facile à vivre dans un petit village comme Gencenas que dans une grande ville, ou même à Saint pierre de Bœuf car, à Gencenas, on vivait presque en autarcie en ces temps là.

    Rendez vous, bientôt, pour la deuxième partie de ce billet.

    Je ne conclurais pas ce billet sans remercier Mireille qui m'a relu et m'en a soufflé le titre.


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