• Je mentionnais dans un billet récent consacré à Jean Langlois qu’il n’était pas rare de trouver dans les registres paroissiaux trace de malheureux réduits à la mendicité. Je ne croyais pas si bien dire puisque, à peine un an après le décès de Jean Langlois, un autre mendiant trouve la mort à Viarmes.

    Les circonstances de sa mort ne sont certes pas aussi romanesques que celles de Jean Langlois, mais Félix Quidort, dont il est question dans ce billet, mérite néanmoins qu’on évoque son triste sort.

     Mort d'un autre mendiant

    L’an mil sept cent cinquante-neuf le mercredi dix-septième

    jour de janvier, le corps de Felix Quidor vivant mendiant

    âgé de quatre-vingt-deux ans ou environ, décédé du jour d’hier

    dudit mois et an, en la maison de Nicolas Quenet, cribleur de blé

    demeurant en cette paroisse a été inhumé dans le cimetière

    de ce lieu par moi prêtre curé de cette paroisse soussigné

    en présence dudit Nicolas Quenet et de Charles Durand, clerc

    de cette église témoins qui ont signé.

    Nous ne connaissons pas l’acte de baptême de Félix Quidort. Peut-être n’est-il pas né à Viarmes. L’âge donné dans l’acte de décès permet de situer sa naissance vers 1677. Sa filiation est pratiquement certaine puisque qu’il est mentionné dans l’acte de décès de Claude Quidort, en 1698, comme frère du défunt. Il est aussi cité comme fils de défunt Félix Quidort dans un acte de baptême que nous verrons plus tard.

    Mort d'un autre mendiant

    Félix serait donc le benjamin de la famille, sa sœur ainée Jeanne est morte à 25 ans après trois ans de mariage et un an à peine après la naissance de son seul enfant, lui aussi décédé le lendemain de sa naissance. Claude, son frère, le cadet de la famille est décédé en 1698, comme nous l’avons vu plus haut. Il n’avait que 24 ans. Quant à ses parents, Félix Quidort et Jeanne Hude, ils sont morts depuis bien longtemps, en 1684 pour le père et 1694 pour la mère. Cela fait donc un demi-siècle que Félix vit à Viarmes seul survivant de cette famille. Il ne s’est apparemment pas marié. Il est pourtant bien intégré dans le village puisqu’il est cité comme parrain à trois reprises. En 1696 à la naissance de Noël François puis d’Anne Marguerite Heldebert, puis en 1705 à la naissance de François Lechoppier.

    Mort d'un autre mendiant

     

    Mort d'un autre mendiant

      

    Mort d'un autre mendiant

     

    Voici l'arbre qui situe Félix dans son cadre familialMort d'un autre mendiant

    Félix Quidort est mort au domicile de Nicolas Quenet, qui n’est autre que l’époux sa filleule, Anne Marguerite Heldebert. C’est sans doute par charité qu’il était hébergé dans ce foyer où on ne vivait sans doute pas dans l’opulence, puisque Nicolas Quenet dit exercer la profession de cribleur de blé lorsqu’il est cité comme témoin à un mariage en 1754. Ce métier qui consiste à séparer, grâce à un tamis, le grain du son après le battage ne doit pas se situer très haut dans l’échelle sociale.

    Pourtant Nicolas Quenet est lettré, il signe Nicolas Quesnel, avec une belle écriture comme vous pouvez le voir au bas de l’acte de décès de Félix Quidort. C’est cette pauvreté du monde rural en cette fin du XVIIIème siècle qui, conjuguée avec les réflexions des intellectuels du siècle des lumières, va conduire, quelques années plus tard, à la révolution.


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  • Il n’est pas rare de rencontrer des mendiants dans les pages des registres paroissiaux. C’est presque toujours leur décès qu’on y acte. Et ce sont souvent des personnes nées loin de la paroisse où se termine leur vie car l’errance est la compagne de misère de la mendicité.

    Pourtant, Jean Langlois, dont il va être question dans le billet, a bien terminé sa vie à Viarmes dans la Val d'Oise, l’endroit même où il est né.

    Mais commençons par le début, en lisant son acte de décès.

    la déchéance de Jean Langlois

    L’an mil sept cent cinquante-huit le vendredi dix-septième

    jour du mois de février, le corps de Jean Langlois vivant

    mendiant habitant de cette paroisse âgé de quatre-vingt ans

    ou environ, trouvé noyé depuis trois jours suivant les apparences

    dans un ruisseau nommé le rû du fréval en ce terroir inhumé

    dans le cimetière de ce lieu par moi prêtre curé de cette paroisse

    soussigné. En présence de Denis Langlois son neveu et d’Antoine

    Langlois son cousin tous vigneron demeurant en ce lieu témoins

    Qui ont signé

    Avant de nous pencher sur ce qu’on peut reconstituer de la personnalité et de l’histoire de la vie du malheureux Jean Langlois, je vous propose d’examiner les circonstances de sa mort. Selon l’acte il s’est noyé dans le ru de Fréval, trois jours auparavant, si on se fie à l’apparence du corps retrouvé.

    Ce modeste cours d’eau prend sa source en plein village, à deux pas de l’église St Pierre et St Paul, celle au pied de laquelle on trouve la plaque érigée à la mémoire des soldats morts pour la France que nous avons évoqué dans un billet précédent intitulé « tragédie grecque, complément d’enquête ».

    Le ru de Fréval se dirige vers le nord, aujourd’hui en partie de façon souterraine. Voici la carte IGN de Viarmes aujourd'hui, avec le ru de fréval.

    la déchéance de Jean Langlois

    Si on se fie aux cartes plus anciennes visibles sur le site géoportail de l’IGN, le ru coulait en surface sur tout son trajet jusqu’en 1950 et donc lorsque Jean Langlois s’y est noyé. On peut aussi voir en comparant cette carte de 1950 à la carte actuelle que l’étang situé à la hauteur de la source du ru de Fréval de l’autre coté de le rue de Paris n’existait pas sur la carte la plus ancienne. L’histoire locale retient toutefois que, sans doute où se trouve aujourd’hui l’étang aménagé, on trouvait une mare qui attirait les oies sauvages. Viarmes s’est même appelée Viarmes-les-oies ! Je pense que cet étang, comme la mare autrefois, est alimenté par la même source que le ru de Fréval.

    Voici la carte de Viarmes vers 1950

     la déchéance de Jean Langlois

    Si on remonte encore le temps, la carte d’état-major qui date du XIXeme siècle montre un ru de fréval coulant à travers champs, sans aucune habitation à proximité.

     

    Carte de Viarmes au XIXeme siècle, le ru de Fréval n'est pas nommé mais figuré par le trait pointillé bleu

     

    la déchéance de Jean Langlois

     

    Pour matérialiser le cadre des événements, voici une photo de carte postale de Viarmes  prise vraisemblablement au milieu du XXème siècle. On y voit au premier plan l'étang et au fond l'église St Pierre et St Paul. L'église existait bien au moment ou vivait Jean Langlois, mais elle elle a été restaurée en 1885, si le fantôme de jean revient à Viarmes, il ne la reconnaîtra peut-être pas.

    la déchéance de Jean Langlois

     

    Enfin voici le profil altimétrique du ru de Fréval, tracé à partir de l'outil Géoportail. 

    Une trentaine de mètres de dénivelé sur une distance de 2,25km, pas vraiment un torrent de montagne...la déchéance de Jean Langlois

     

    C’est tout ce qu’on peut dire du cadre dans lequel Jean Langlois a trouvé la mort. Laissez vagabonder votre imagination pour créer votre propre version de la disparition d’un septuagénaire, en plein mois de février, si peu entouré de proches et d’amis qu’il s’écoulera plusieurs jours avant qu’on découvre son cadavre, peut-être même par hasard…

    Si un lecteur - ou une lectrice- viarmois(e) peut nous en dire plus sur ce ru de Fréval et son histoire, c’est bien volontiers que je corrigerais les erreurs du texte, s’il en contient.

    Pour en finir avec les considérations hydrologiques, nous noterons que les eaux du ru de Fréval se jette dans l’Ysieux, avec un système permettant l’alimentation des plans d’eaux de l’abbaye de Royaumont. L’Ysieux est un affluent de la Thève, elle-même affluent de l’Oise. Il n’est peut-être pas inutile de parler aussi des moulins qui, dans le Val’Oise comme partout ailleurs en France, sont les témoins survivants de l’activité humaine des siècles passés. Je n’ai trouvé dans les registres de Viarmes trace que d’un seul moulin, dit moulin de Giez. C’est l’eau de l’Ysieux qui faisait tourner sa roue et il est situé en amont du confluent avec le ru de Fréval. Edme Oudaille, le meunier du moulin de Giez, contemporain de Jean Langlois, n’a aucun lien de parenté avec l’auteur de ces lignes. Avec ma famille je dois donc me contenter des gènes de meuniers hérités des Paret, les meuniers du versant rhodanien du massif du Pilat dont il a été beaucoup question sur ce blog il y a quelques temps.

    Il est temps à présent de revenir à Jean Langlois.

    Au XVIII ème siècle, lorsqu’un mendiant disparaît il est n’est pas inhumé dans un complet anonymat. On cite souvent sa paroisse d’origine car, bien qu’en marge de la société de l’époque, il semble qu’ils bénéficiaient d’un certain mode d’intégration dans la vie du village, sous la forme du couvert et, peut-être, du gîte charitablement offerts. Les habitants du village connaissaient les grandes lignes de leur vie, leur âge et leurs origines. Mais les témoins de l’inhumation sont plutôt les incontournables de la paroisse, clerc ou bedeau de l’église. Tel n’est pas le cas de Jean Langlois puisque l’acte de sépulture cite Denis Langlois le neveu du défunt et Antoine Langlois, son cousin, comme témoins.

    Langlois et jean sont respectivement le nom de famille et le prénom le plus commun à Viarmes à cette époque. Il y a en fait pléthore de Jean Langlois et il n’est pas toujours simple d’identifier à qui on a à faire !

    A telle enseigne que sur les arbres partagés sur le site Généanet, aucun Jean Langlois n’est décédé en Janvier 1758. Je vais me répéter, cette absence vient sans doute que toutes les informations présentes dans les actes n’ont pas été exploitées.

    Partons de Denis Langlois, car Denis est un prénom bien moins commun que Jean. Nous connaissons quatre Denis Langlois. Le premier de la liste est décédé en 1676 et le second en 1750. Ils n’ont pas pu être présents à l’inhumation de Jean Langlois. Reste Denis Langlois, né en 1698 fils de Nicolas Langlois et Marguerite Langlois. Quand je vous disais que Langlois était un nom courant…

    Nous n’avons pas l’acte de décès de ce Denis-là. Il n’est cité dans aucun acte. Il n’est même pas certain qu’il vive toujours à Viarmes. Nous ne connaissons de toute façon à aucun de ses deux parents un frère prénommé Jean. Ce Denis-là n’a donc pas d’oncle prénommé Jean ni du côté paternel ni du côté maternel.

    Il y a enfin Denis Langlois, né en 1708, fils de Denis Langlois et Marie Vernon. Il est cité dans de nombreux actes entre 1728 et 1754. Et son père a bien un frère prénommé Jean, né en 1687, en fait le seul oncle du témoin Denis à se prénommer Jean. Il a donc 70 ans en 1758 et non 80 comme mentionné dans l’acte, mais une erreur de dix ans sur l’âge une personne n’a rien d’exceptionnel.

    De plus la signature de Denis Langlois au bas de cet acte peut être comparée à celle qu’on trouve sur d’autres actes tel que, par exemple, celui du décès de sa mère Marie Vernon. Cet extrait de l’arbre généalogique vous montre la relation entre le Jean le défunt et le Denis témoin à l’inhumation. Comme je suis sympa, j'ai entouré de rouge les cases où se trouve l'oncle et le neveu

    la déchéance de Jean Langlois

    La question de l’autre témoin à l’inhumation de Jean Langlois, le dénommé Antoine Langlois, est plus complexe car le terme de cousin désigne un très grand nombre de personne. Essayons toutefois d’identifier qui est le signataire.

    Un candidat sérieux semble être Antoine Langlois, né en 1719, fils d’Antoine et Marguerite François dont la signature, relevée sur d’autres actes est similaire à celle qu’on trouve sur l’acte de décès de Jean Langlois, notre énigmatique mendiant. Et l’arrière-grand-père d’Antoine Langlois, lui-même prénommé Antoine, époux de Jeanne Lebas est aussi le grand-père de Jean Langlois, ce qui fait d’eux de lointains cousins.

    la déchéance de Jean Langlois

    Les preuves me paraissent suffisantes pour affirmer que Jean Langlois, le mendiant décédé en 1758 est bien le Jean Langlois né en 1687. Pourtant, un autre aspect est à considérer. Jean Langlois semble avoir eu une vie absolument « normale » avant de tomber dans la mendicité. Né septième et dernier enfant du couple formé par Lucien Langlois et Marguerite Demery. Il épouse à l’âge de 20 ans Anne Soret. Celle-ci décèdera après trois ans de mariage, sans avoir d’enfant. Après quelques mois de veuvage, Jean épouse Marie Marguerite Beaucé. Deux enfants vont naître de ce second mariage. Jean en 1711 et Marie Françoise en 1714. Cette dernière ne vivra que cinq ans. Quant à Jean le fils ainé du couple, nous n’avons comme trace de lui dans les registres paroissiaux de Viarmes que sa présence comme parrain lors de baptêmes en 1725, 1730 et 1732. Il est alors âgé de 14, 19 et 21 ans. Sur les arbres visibles sur le site de Geneanet, aucun mariage pour lui. Et il n’est apparemment pas présent lors de l’inhumation de son père. Celui-ci apparait par contre de très nombreuses fois, vingt exactement, soit comme parrain ou comme témoin. Il est cité une dernière fois à l’occasion du décès de sa seconde épouse, Marie Magdeleine Beaucé le 25 février 1751. Cet acte précise comme les précédents qu’il est vigneron et il signe avec une belle écriture, il est donc lettré.

    C’est donc entre 1751 et 1758 que tout bascule pour lui et qu’il meure dans la misère, noyé à quelques hectomètres du village dans lequel il a toujours vécu. Comment expliquer une telle déchéance ? On ne peut qu’émettre des hypothèses. Jean vivait sans doute de son labeur, même si le métier de vigneron apparait un peu au-dessus de celui de manouvrier dans la hiérarchie du travail. Il est maintenant âgé et peut-être malade, ses frères sont tous morts ou ne vivent pas à proximité. Il est peut-être comme nous sans nouvelles de son fils Jean. Il est sans ressources et peut-être sans toit.

     

    Autre hypothèse, Jean le mendiant n’est pas, contrairement à mes conclusions, Jean le vigneron. Peut-être allons-nous découvrir un peu plus loin dans les registres paroissiaux qu’il est témoin au mariage de son fils jean ou à l’inhumation d’un proche. Il me faudra alors vous présenter dans un nouveau billet une version nouvelle de la fin de la vie de Jean Langlois.


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  • Chers lecteurs et lectrices, vous avez peut-être en mémoire un billet récent intitulé « un autre mariage curieux » qui traitait d’une réhabilitation de mariage. Même si, dans le cas en question, la réhabilitation était sans doute justifiée par la consanguinité au quatrième degré des époux, constatée après la célébration de leur mariage, d’autres causes justifiant une réhabilitation étaient évoquées. Parmi elles, était citée le retour dans l’église catholique d’un couple marié hors de celle-ci, pour laquelle l’abjuration sincère d’une foi hérétique par les époux était exigée par le droit canon.

    Ce genre de situation n’est guère fréquent dans le Val d’Oise, région d’origine des registres paroissiaux auxquels je consacre le plus clair du temps que m’alloue mes insomnies, puisque le protestantisme n’était réellement répandu que dans le sud de la France.

    Peut-être d’ailleurs que Pierre Baudouin, dont il est question dans ce billet, est un descendant de camisard. Mais c’est bien à Presle, dans le val d’Oise, que le curé dresse l’acte suivant :

    le retour de la brebis égarée

      

    ce 31 juillet 1717 a été faite abjuration de l’hérésie calvinienne

    par Pierre Baudouin fils de défunt Pierre Baudouin et de défunte

    Marie Tavernier de la paroisse de Deuil diocèse de Paris âgé de 57 ans.

    entre les ?? prêtre curé de Presle soussigné par

    le pouvoir que l’en ai reçu de monseigneur l’évêque et comte de

    Beauvais en date du 23 de ce mois en présence de M Charles de St ??

    et de François Audeffroy prêtre vicaire de Mafflier et de Pierre Mouret

    prêtre vicaire de cette paroisse et de Florent Poule clerc de ladite paroisse, de

    Vincent Beaujean et de François Departont clerc de l’église de Mafflier

    tous témoins soussignés à l’original

    Pierre Baudouin n’est donc plus une brebis égarée depuis ce 31 juillet 1717 ou il a rejoint le troupeau des catholiques. Comme il a 57 ans et qu’il abjure seul, il ne s’agit pas de préparer la réhabilitation de son mariage mais, plus vraisemblablement, d’assurer son salut dans l’au-delà.

    Gageons que c’est ce que le curé du village lui a promis. Et cette promesse vaut bien celles que s’apprêtent à nous faire, tous bords confondus, les candidats aux élections à venir…


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  • C’est avec délice, du moins je l’espère, que vous allez plonger en lisant ce billet dans les arcanes du droit canon, ce droit d’inspiration catholique qui gouvernait la vie de nos ancêtres avant la révolution.

    Lisons tout d’abord l’acte rédigé par le dénommé Bonnet, vicaire de la paroisse de Viarmes, le 21 mars 1746.

    un autre mariage curieux

       

    Louis Poulet mineur fils de Claude Poulet vigneron et de Marie

    Meusnier ses père et mère d'une part et Marie Françoise Mathas

    fille de Louis Mathas voiturier et de défunte Marie Breteuille

    ses père et mère d'autre part Vu la dispense de réhabilitation

    de son mariage du vingt et un mars de cette année mil sept cent

    quarante six signée Jusseau vicaire général du diocèse de Beauvais

    insinué et contrôlé audit Beauvais ledit jour et an que dessus

    ont été réhabilité en face de notre mère sainte église par moi

    prêtre curé de cette paroisse soussigné. En présence dudit

    Claude Poulet père dudit Louis Poulet, de Louis Mathas père

    ladite Marie Françoise Mathas de Monsieur Bonnet prêtre vicaire

    de ce lieu de Charles Durand clerc de cette église témoins qui ont

    signé à l'exception de Claude Poulet qui a déclaré ne savoir

    écrire ni signer de ce interpellé

    Rompant avec la monotonie des registres paroissiaux où seul l’ordre dans lequel se succèdent les actes de baptême, mariage et sépulture peut varier, nous avons à faire à une réhabilitation de mariage. En effet, le mariage célébré entre Louis Poulet et Marie Françoise Mathas le 17 mai 1745 est nul et les époux ne peuvent bénéficier des droits accordés aux époux, en particulier en matière de succession. De même les enfants nés de cette union illégitime sont considérés comme naturels.

    La réhabilitation vise à corriger, dans les cas ou cette possibilité est prévue, l’erreur commise au moment du mariage et à restituer les époux et leur descendance dans leurs droits. C’est ce qui se passe quelques jours après la naissance de Jean, premier enfant du couple.

    Le premier code du droit canon datant de 1917, c’est plutôt un ensemble de textes et d’usages qui s’appliquait au XXVIII siècle et il n’est donc pas simple de donner une liste des raisons pour lesquelles un mariage est considéré comme nul. La lecture du code actuel, tel qu’il est appliqué aujourd’hui pour les mariages devant l’église catholique et (j’ai failli écrire dieu merci) pas pour les mariages devant le maire est néanmoins réjouissante puisqu’on y trouve parmi une très longue liste la clause suivante :«Qui en vue de contracter mariage avec une personne déterminée aura donné la mort au conjoint de cette personne ou à son propre conjoint, attente invalidement ce mariage »

    Dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, le curé ne nous aide guère en rédigeant l’acte puisqu’il ne précise en rien la cause de cette nullité. Heureusement, de nombreux généalogistes se sont penchés avant moi sur des cas similaires et voici une liste des principales causes possibles :

    • L’âge, si un des deux époux au moins n’avait pas à la date du mariage atteint l’âge requis. Ce n’est pas le cas ici puisque Louis Poulet avait 19 ans au moment du mariage et Marie Françoise Mathas en avait 21.
    •        Une erreur sur la personne. En gros au moins un des deux époux n’est pas celui ou celle qu’il prétend être. Rien de tel dans notre cas, les deux époux sont nés à Viarmes, leur filiation est incontestable et les pères présents au mariage.
    •     Le mariage a bien été célébré mais en dehors de la religion catholique. Cela concerne principalement les mariages de protestants qui, refusant la révocation par Louis XIV de l’édit de Nantes, s’unissent secrètement. S’ils abjurent sincèrement de leur foi et rejoignent la religion d’état, leur mariage peut être réhabilité. Ce n’est pas non plus notre cas puisque les deux époux sont baptisés.
    •        Les époux ont un lien de consanguinité jusqu’au quatrième degré inclus. Au sens du droit canon, cela signifie que les deux époux ne doivent pas avoir d’aïeul commun en remontant jusqu’aux arrière-arrière-grands-parents. Une dispense peut toutefois être donnée pour les troisième et quatrième degré de parenté.

    C’est vraisemblablement cette dernière clause qui provoque la nullité du premier mariage, même si nous n’en sommes pas absolument certains. En effet nous ne connaissons la filiation complète des deux époux que jusqu’au troisième degré. Deux possibilités existent ici : Nicolas Poulet, arrière-grand-père de Louis est le frère de Françoise Poulet arrière-grand-mère de Marie Françoise Mathas ou Magdelaine Halboug, arrière-grand-mère de Louis Poulet est la sœur de François Halboug, arrière-grand-père de Marie Françoise Mathas. Reste une question, comme souvent dans les billets de ce blog : pourquoi s’est-on rendu compte du problème près d’un an après le mariage et non pas avant sa célébration ?

    Notons aussi que lorsque la réhabilitation n'est pas possible, lorsque par exemple, l'erreur sur la personne est délibérée, pour cacher par exemple une polygamie ou lorsque  le lien de parenté entre époux est au second degré, le mariage est tout simplement cassé.

    Edition le 4/9/2016 : Mireille, décidément lectrice très attentive, me souffle que Louis Poulet le héros de cette histoire est le fils d'un des deux Claude Poulet dont il a été question dans le billet intitulé la veuve joyeuse


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  • C’est à un étrange mariage que je vous emmène aujourd’hui. Comme les événements décrit dans les billets précédents de ce blog, il est célébré à Viarmes, en 1741.

    Les futurs époux sont Jean Nicolas Leclerc et Marie Anne Chalot. Jean Nicolas est le fils de Claude et Nicole Landry, mariés eux-aussi à Viarmes en 1704. Nous n’avons pas en main l’acte de baptême de Jean Nicolas, vraisemblablement né dans une autre paroisse. Marie Anne est quant à elle est née en 1711, le 10 juillet. Elle est le onzième enfant issu du mariage de Nicolas Chalot avec Marguerite Fournier, mariage célébré le 16 février 1697. Avant son mariage avec Marguerite Fournier, Nicolas Chalot avait eu avec Marie Gille, sa première épouse, huit enfants. Si on ajoute à ces dix-neuf enfants les quatre qui vont naître après Marie Anne, celle qui se marie aujourd’hui, on arrive à vingt-trois enfants, une espèce de record pour l’époque où les familles nombreuses n’étaient pourtant pas rares. Mais, chez les Chalot comme dans toutes les familles en ces temps,  la mortalité infantile faisait rage et, au moment de son mariage avec Jean Nicolas Leclerc, les seuls survivants de cette fratrie étaient ses frères aînés Antoine, François Jean Baptiste et Pierre ainsi qu’une demi sœur et deux demis frères issus du premier mariage de Nicolas Chalot, qui se nommaient respectivement Marie Jeanne, Louis et Jean Nicolas. Comme les quatre enfants nés après Marie Anne vont mourir en bas âge, elle se trouve être la plus jeune de la famille et Louis Chalot, son demi-frère dont il sera question plus loin, est son aîné de près de 23 ans. Le contexte familial dans le cadre duquel se déroule le mariage de Marie Anne ne serait pas complet si nous omettions de préciser qu’elle a perdu ses deux parents quelques mois avant ce mariage.

    Voici donc l’acte dressé par le curé de Viarmes, suivi de sa transcription :

    Quand on aime, on ne compte pas les mariages.

     

    Quand on aime, on ne compte pas les mariages.

     

    Jean Nicolas Leclerc fils majeur de Claude Leclerc marchand

    pépinier et de Nicole Landry ses père et mère d’une part et

    Marie Anne Chalot fille majeure de défunt Nicolas Chalot

    vivant marchand de dentelle et de défunte Marguerite Fournier

    ses père et mère tous de cette paroisse d’autre part, après

    les publications de deux bans faites aux prônes de nos

    messes paroissiales par deux dimanches dont le premier

    a été fait le dimanche huitième jour du mois de

    janvier mil sept cent quarante un et le second le

    dimanche vingt six février en suivant vu la

    dispense du troisième obtenue de Monseigneur l’evêque

    de Beauvais en datte du onze février dudit an mil sept cent

    quarante un signé Juzon vicaire général et plus bas est

    écrit controllé et insinué audit Beauvais ledit jour et an par

    Renard. signé Renard. Vu aussi la permission des mariés ??

    dans le carême en datte dudit jour et an que dessus signés

    les mêmes, vu aussi la sentence obtenue par ledit

    leclerc au chatelet de Paris en datte du dix huit février mil

    sept cent quarante un portant main levée de l’opposition faite

    par le sieur Louis Chalot procureur du roi au grenier à sel

    de Creil audit mariage de laquelle opposition il ne s’en est

    formulée aucune autre ni empêchement les fiançailles célébrées le

    jour précédent ont été mariés le lendemain sixième jour du mois

     mars audit an par moi prêtre vicaire de ce lieu soussigné

    ledit Jean Nicolas Leclerc assisté de Claude Leclerc son père

    de Denis Beaucé son cousin et de Nicolas Meusnier ami

    ladite Marie Anne Chalot assistée de Pierre Gallet chirurgien

    son parrain de François Chalot son frère et autres parents

    et amis qui ont signé

    Voici un mariage dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’est pas déroulé sans quelques anicroches. En premier lieu, si on les prend dans l’ordre où elles apparaissent dans l’acte, il a fallu obtenir dispense du troisième ban, ceci n’a rien de très exceptionnel, même si, comme nous l’avons vu dans d’autres cas, on avait tout le temps de suivre la procédure habituelle pour ce troisième ban, entre le 11 février, date de la dispense, et le 6 mars, date du mariage. Sans doute que les futurs époux espéraient convoler plus tôt.

    Le deuxième problème est lié au carême. Selon la liturgie catholique les quarante six  jours (quarante jours ouvrés plus six dimanches, car on ne jeûne pas le dimanche) qui précédent pâques sont voués à la pénitence et au jeûne, peu compatibles avec les libations d’un mariage. En cette année 1741, pâques était célébrée le 2 avril. Aucun mariage n’était donc possible entre 20 février et le 2 avril, d’où la demande de dispense.

    Enfin, last but not least, comme on dit outre-manche, quelqu’un s’est opposé à ce mariage, en la personne de Louis Chalot, le demi-frère de la future épouse. Louis est un personnage important, procureur du roi au grenier à sel de Creil. Nos gouvernants qui, de tout temps, ont fait preuve pour remplir les caisses de l’état d’autant d’imagination que pour les vider au profit de leurs marottes ou de leurs amis, ont fait au XIII eme siècle du commerce du sel un monopole royal. Louis Chalot est en charge de collecter la taxe de 6% sur le sel qui est le seul à pouvoir vendre. On rigolait en ces temps moins qu’aujourd’hui avec les fraudeurs fiscaux et ceux qui faisaient commerce illicite du sel, les faux saulnier, étaient condamnés aux galères et même à mort s’ils étaient armés.

    Quelle raison avait Louis Chalot de s’opposer au mariage de sa demi-sœur ? Plutôt qu’un soupçon de polygamie dont le futur époux n’aurait pas pu obtenir la main levée, il s’agit sans doute d’une histoire familiale, peut-être liée à la succession du père des deux protagonistes. Mais là, c’est vous qui allez devoir faire preuve d’imagination…

    Ce mariage enfin célébré ne marque pour autant pas la fin de cette histoire. En marge de cet acte, les mots mentionnés par le curé de Viarmes ne vous ont sans doute pas échappés :

    le présent

    acte demeurera

    nul attendu

    que le mariage

    est erroné et en fait

    célébré en l'église

    de Saint Martin de

    Seugy, le jour et an

    Seugy est un village tout proche de Viarmes dans les registres duquel on trouve effectivement trace de ce mariage :

    Quand on aime, on ne compte pas les mariages.

    Cet acte reprend les termes de celui dressé à Viarmes avec quelques nuances : ce serait le curé de Viarmes, Jean Douceur, qui aurait accordé la dispense pour le mariage pendant le carême et non l’autorité religieuse de Beauvais comme écrit dans l’acte de Viarmes. Certains témoins sont cités aux deux mariages, d’autres seulement à l’un d’entre eux. Autre mystère, Pierre Gallet, est cité comme parrain de l’épouse dans l’acte rédigé à Viarmes alors que selon l’acte de naissance de la future épouse, le parrain était Antoine Chalot, vraisemblablement un oncle.

    Est-ce à l’insu des deux curés, qui se connaissaient forcément, que ces deux mariages ont été célébrés ?

    Il semble que la famille était divisée, Louis, celui qui s’était opposé au mariage semble bien sûr être absent seul François, son frère, est cité. Alors quel secret familial se cache derrière cet imbroglio ?


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