• On entend fréquemment certains de nos contemporains pester contre la vie trépidante que le monde moderne nous impose. Pourtant, il y a près de trois siècles, les événements qui rythmaient la vie familiale pouvaient s’enchainer à une vitesse qui n’a, à ma connaissance, guère d’équivalent aujourd’hui.

    Tout se passe entre le 13 et le 15 avril de l’an mil sept cent vingt deux. Afin de tenir le lecteur en haleine, en imitant à notre modeste niveau la technique utilisée par Quentin Tarantino dans Pulp Fiction,  nous allons commencer cette histoire par la fin.

    Le Curé de la paroisse de Saint Martin du Tertre, où se sont passés ces événements,  est un dénommé Lemaitre, celui dont le décès nous a valu l’épisode étonnant du mariage en trois temps de Jacques Chéron et Geneviève Clichy, conté dans un billet récent.

    En ce mois d'avril 1722, il est bien vivant et rédige l’acte que voici.

     Il était temps !

    Le 15e jour d’avril 1722 antoine agé d’un jour fils d’antoine

    levesque masson et marie anne prouin sa femme a été

    inhumé au cimetière de cette paroisse présent le père de

    l’enfant,  lequel a fait sa marque

    Il s’agit du décès d’Antoine Levesque, fils d’Antoine et de Marie Anne Prouain le 15 avril. Antoine est maçon comme son père et son grand père, ces maçons de trois générations se prénommant d‘ailleurs tous Antoine. Le père, qui est le neveu de Jeanne Cordel notre aïeule portant le numéro Sosa 645,  est présent à l’inhumation de son fils et, ne sachant signer, fait sa marque au bas de l’acte. L’acte précise que le défunt est âgé d’un jour, donc, même les moins perspicaces lecteurs auront compris que l’épisode précédent est daté du 14 du même mois et acte la naissance d’Antoine Levesque.

    Voici l’acte en question :

    Il était temps !

      

    Il était temps !

     

    le 14e jour d’avril 1722 antoine né ce jour et fils

    d’antoine levesque le  père masson, et de marie anne

    prouin sachin, sa femme a été bâtisé sous condition par moy

    curé soussigné ?? été ondoié a la maison en

    …..

    péril de mort par la sage femme de ce lieu le

    parrain a été antoine levesque l’ainé masson et

    la marraine marie anne sachin veuve d’antoine prouin

    laquelle a fait seulement sa marque

    Il s’agit donc bien de l’acte de naissance du malheureux Antoine Levesque, qui ne vivra qu’un jour. Il n’est peut être pas inutile de s’attarder sur la rédaction de cet acte qui contient quelques particularités révélatrices des mœurs de cette époque et, aussi, des embûches que le généalogiste trouve sur son chemin.

    L’orthographe, d’abord, avec ses variations qui ne posent dans ce cas guère de problème : masson pour maçon, bâtisé pour baptisé. Plus étonnant l’erreur, corrigée, sur le nom de famille de la mère de l’enfant défunt. Dans un premier temps le curé note sachin comme patronyme puis raye et note prouain. En fait prouain (ou prouin), est bien le nom de famille de la mère du malheureux Antoine, Sachin est celui de sa grand-mère maternelle, qui se trouve être aussi sa marraine. Il faut dire que pour corser un peu l’affaire, cette Marie Anne Sachin a épousé Antoine Prouain, ce qui fait un Antoine de plus dans l’ascendance du défunt. Pourtant, la situation pourrait être pire car l’erreur a été corrigée, ce qui est loin d’être toujours le cas ! Les généalogistes sont friands de ces actes où les liens de parentés des présents sont mentionnés, car ces mentions permettent parfois de combler des lacunes. Imaginez maintenant les abîmes de réflexions dans lesquelles  plonge l’infortuné chercheur, lorsque, à cause d’une erreur dans un acte, les pièces du puzzle ne s’assemblent plus.

    Autre particularité, ce baptême sous condition et cet ondoiement pour péril de mort.

    Les progrès de la médecine qui se sont traduit par une augmentation spectaculaire de l’espérance de vie sont en fait très récents et, au XVIII eme siècle, on mourrait plutôt jeune. Les nourrissons étaient des proies faciles pour la grande faucheuse. Dans ce contexte très dur, la religion, avec sa promesse d’une vie future était, et est toujours pour les croyants, un secours capital. Or, le dogme est tout à fait clair sur la question, seul les baptisés sont éligibles au paradis, les nourrissons défunts, vierges de péchés personnels portent pourtant en eux le péché originel (vous savez, Adam, Eve et la pomme) dont seul le baptême peut les laver. Les familles étaient donc terrorisées à l’idée qu’un nouveau né décède avant d’avoir été baptisé, car cela le condamnait à errer, éternellement, dans les limbes, mystérieuse région qui n’est ni paradis, ni enfer ni purgatoire. Or comme nous le savons, la mortalité infantile faisait des ravages et le curé n’était généralement pas présent lors de l’accouchement pour procéder au baptême. Pour épargner aux innocents l’errance éternelle, n’importe quel être humain, à condition toutefois d’être lui-même baptisé, peut baptiser un nouveau né, en cas de péril de mort, ce qui s’appelle l’ondoiement. Il suffit de verser un peu d’eau sur le front de l’enfant en prononçant les paroles « je te baptise au nom du Père, du Fils et du  Saint Esprit ». C’est généralement la sage femme, formée par le curé à cette tache qui se chargeait d’ondoyer les nouveaux nés.

    Mais l’affaire est encore plus subtile, car on ne peut être baptisé qu’une fois et l’ondoiement n’évite que l’errance dans les limbes au défunt, il ne lui donne ni parrain ni marraine, ce qui pose problème au cas où il survit.

    D’où le baptême « sous condition », réalisé plus tard par le curé. La condition signifie «  au cas où l’ondoiement n’aurait pas été réalisé conformément à la règle ». Par exemple si la formule «  je te baptise au nom… » n’a pas été exactement prononcée, ou si l’eau a été versée sur les cheveux plutôt que sur le front. Pour en finir avec cette question qui révèle l’infinie détresse dans laquelle étaient plongées les familles dans ces situations de perte d’un être chéri, seul les nourrissons vivants pouvaient êtres ondoyés. Les enfants mort-nés étaient exclus et on rapporte des cas où l’assemblée recherchait désespérément un souffle du petit corps pour procéder à l’ondoiement.

    Cette longue digression ne doit pas nous faire oublier que cette histoire n’est pas terminée. Il nous reste un acte à découvrir. Il est daté du 13 avril 1722. D’où un nouveau concours proposé aux lecteurs de cette prose. Que contient cet acte ?

    Réponse dans une semaine avec une médaille au premier qui donnera la bonne réponse.

    Comme noël approche, un petit cadeau s’impose. Il se cache, quelque part dans ce billet, sous la forme d’un indice qui doit vous mettre sur la voie pour trouver la solution.

    Inutile d’aller fouiner sur le site des archives du Val d’Oise pour consulter le registre où se trouve la réponse. Il n’y a rien pour cette période et le seul endroit où vous pouvez trouver la réponse est en mairie de Saint Martin du Tertre, où est conservé l’unique exemplaire de ce registre. Question subsidiaire, pour départager les gagnants, pourquoi ces informations ne sont elles pas accessibles sur le site des archives départementales du Val d’Oise ?

    Bon courage à tous ! 


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  • C’est à Saint Martin du Tertre, village du Val d’Oise, au début du dix huitième siècle, en 1737 exactement, que ce sont déroulés les événements dont il est question dans ce billet.

    Le curé de la paroisse, Claude Lemaitre, est malade et c’est un remplaçant qui officie et rédige les actes de baptême, mariage et sépulture.

    Le mardi quinze janvier 1737, jacques Chéron et Marie Geneviève Clichy sont réunis dans l’église pour recevoir la bénédiction nuptiale. Jacques Chéron est le fils de Jean et de Marie Fichu. Jacques et Jean sont peut-être parents de Marie Chéron notre aïeule portant le numéro Sosa 655 mais aucun acte n’a été trouvé dans les registres à ce jour pour le démontrer. Marie Geneviève Clichy est la  fille de François et Marie Prouin. Selon l’acte de mariage, elle a vingt six ans. Elle est en fait née le vingt cinq aout 1709 et a donc plutôt vingt sept ans. On lui a donné à sa naissance le prénom de Geneviève et non Marie Geneviève. Ces variations dans les âges et les prénoms  sont monnaie courante. L’oncle de la future mariée, Jean Clichy a épousé Marie Levesque, sœur de Louis ou Louis le jeune qui porte le numéro Sosa 644 dans notre arbre. Voici l’acte en question :

     les noces mouvementées de Jacques Chéron et Geneviève Clichy

    Cet acte est on ne peut plus classique est rédigé avec une écriture soignée, il n’est donc pas utile de le transcrire. Il est rédigé par un certain Jean Marie, religieux de Franconville qui remplace le curé malade et est daté du 15 janvier 1737. Mais il est barré d’une large croix dont l’explication se trouve sur la page suivante du registre sous la forme de la note suivante.

     les noces mouvementées de Jacques Chéron et Geneviève Clichy

    Le moins qu’on puisse dire est que ce texte n’est pas limpide. On comprend que quelqu’un est mort avant le mariage et que la dispense nécessaire n’ayant pas été obtenue, celui-ci n’a pu être fait. Cette note est signée par les curés des villages d’Asnières sur Oise, Viarmes et Vilaines en France, paroisses voisine de Saint Martin du Tertre. Mais la cérémonie du mariage, au moins si on se fie à la rédaction de l’acte de mariage, a bel et bien eu lieu. On y cite les présents et on y précise aussi que certains ne savent pas signer, détail que l’officiant n'a pu découvrir que pendant la cérémonie. Mais, contrairement aux autres actes du registre, il n’y a aucune signature sur le registre, pas même celle du prêtre officiant.

    L’acte suivant sur le registre  nous éclaire, au moins partiellement, puisqu’il s’agit de l’acte de décès du curé Lemaitre,  daté comme le mariage invalidé du 15. L’enterrement du curé à eu lieu de 16, le lendemain de son décès et l’acte de sépulture est signé par ceux-là même qui ont signé la note invalidant le mariage, auxquels se sont joint les curés de Belloy en France  et de Villiers le sec, autres paroisses du voisinage.

    les noces mouvementées de Jacques Chéron et Geneviève Clichy

    On sait dorénavant qui est mort. Ce n’est pas un des deux futurs mariés, c’est le curé du village. Mais en quoi de décès rend-il le mariage célébré par son remplaçant invalide ? Plusieurs actes ont été rédigés par un remplaçant avant celui-ci et il n’y a pas de trace de contestation dans les registres. Peut-être que la dispense accordée par les autorités religieuses pour remplacer le curé malade n’était plus valable après son décès. Si un spécialiste de droit canon lit ces lignes, qu’il ait la bonté de nous donner la réponse.

    Peut importe que la cérémonie ait eu lieu ou non,  Il n’y a pas eu mariage selon l’autorité religieuse. Mais les futurs mariés, qui doivent s’interroger sur la signification de toute cette agitation, n’ont pas renoncé à leur projet et une nouvelle cérémonie est organisée le dix sept janvier, au lendemain des obsèques du curé Lemaitre.

    Voici l’acte rédigé à cette occasion par le même Jean Marie qui avait rédigé l’acte du 15 janvier.

     les noces mouvementées de Jacques Chéron et Geneviève Clichy

    Le texte de cet acte est le même que le précédent, sauf la référence au curé malade. Et Jean Marie se nomme comme desservant la cure de la paroisse. Cette fois-ci les signatures sont apposées au bas de l’acte. On y découvre que le nom de famille de Jean Marie, le prêtre officiant, est Villecourt.

    J’imagine que le couple de jeunes mariés est rentré chez lui content d’en avoir fini avec cette histoire invraisemblable. D’ailleurs dans les semaines qui ont suivi cette deuxième cérémonie, le même prêtre a baptisé des nouveaux nés sans que cela ne pose apparemment aucun problème. Mais, près de 150 ans avant la naissance Franz Kafka, les autorités en charge de la validité des mariages ne pouvaient décemment pas se satisfaire d’une telle situation. Une troisième cérémonie fut donc organisée, le quatre février de la même année pour des raisons qui sautent littéralement aux yeux à la lecture de l’acte qui suit.

     les noces mouvementées de Jacques Chéron et Geneviève Clichy

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    les noces mouvementées de Jacques Chéron et Geneviève Clichy

    Le prêtre Jean Marie Villecourt, autorisé « seulement » par quelques curés voisins, n’avait donc pas la « juridiction suffisante » pour célébrer le mariage en question.  

    Ce troisième mariage, célébré par Raphaël Guion, lui aussi desservant la cure vacante, fût apparemment le bon puisqu’aucun nouvel acte concernant les tourtereaux n’apparait par la suite dans le registre.

    Rarement union fut autant bénie.


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